Vendredi 3 avril 2026
Vendredi Saint – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Isaïe 52,13 – 53,12

Psaume : 30 (31), 2ab.6,12,13-14ad,15-16,17.2

2ème lecture : Hébreux 4,4-16 ; 5,7-9

Évangile : Jean 18,1 – 19,42

Je le disais dimanche après la proclamation de la Passion selon saint Matthieu : depuis que la mort est entrée dans le monde par le péché, l’homme règle ses soucis souvent par la mort, en faisant mourir, en détruisant, au niveau personnel comme au niveau des nations. Et au niveau des nations, ce n’est pas seulement la mort d’innocents, c’est aussi la destruction de villages, de villes… Et à Lisieux, nous sommes bien placés, nous qui avons eu cette ville détruite à 80 % le 6 juin 1944… Nous savons les drames que cela provoque. Depuis que le péché est entré dans le monde, la mort fait son œuvre, non pas seulement par la maladie, mais aussi par l’homme. Et cette capacité de faire mourir habite dans le cœur de tous les hommes et aussi dans notre cœur. Pour vaincre la mort, Dieu n’a pu le faire que dans une personne qui meurt. Lorsque nous parlons de la mort, c’est un concept, c’est quelque chose d’abstrait : ce qui est concret, ce qui existe, c’est quelqu’un qui meurt. Et nous le savons bien pour pleurer nos défunts, ceux qui sont morts le sont définitivement. Pour vaincre la mort, il fallait donc que Dieu le fît en quelqu’un qui meurt mais qui meurt d’une manière telle qu’il puisse accueillir cette vie plus forte que la mort. Il fallait que quelqu’un entrât dans la mort, disponible entièrement à la bonté paternelle du Père. C’est ce qu’est venu faire le Verbe fait chair : Jésus, le Fils éternel du Père éternel s’est fait homme pour venir vivre notre mort humaine, et au plus profond de séjour des morts, se laisser engendrer dans la vie humaine par la résurrection. La réponse de Jésus à la souffrance et à la mort n’est pas de l’esquiver, de la contourner, mais d’y entrer. C’est ce que nous avons entendu dans la Lettre aux Hébreux, : « Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et dans les larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé ». Il n’a pas demandé à être épargné par la mort, à contourner la mort, mais à en être sauvé. Et il fut exaucé. Et ce que nous contemplons dans cette Passion de Jésus, c’est ce que décrivait prophétiquement ce chapitre 53 du livre d’Isaïe : « Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes ». En sa Passion et en sa mort sur la croix, Jésus porte, se charge de nos fautes, de nos péchés pour nous en délivrer.

C’est ainsi que Jésus va chercher à faire entendre à Pilate, et donc à nous aussi, que son royaume n’est pas de ce monde. Il le dit explicitement à Pilate : « Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus ». Ce Royaume de Dieu, c’est la vie même de Dieu. Ce Royaume de Dieu, c’est donc la vie de l’amour trinitaire. Ce Royaume de Dieu, c’est celui de la charité, en entendant bien le mot charité comme désignant l’amour qui unit le Père et le Fils, cet amour qui est l’Esprit-Saint, cet Esprit-Saint qui répand dans nos cœurs la charité de Dieu (Rm 5,5). Sainte Thérèse s’attarde à plusieurs reprises sur cette affirmation « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Déjà au jour de sa profession, le 8 septembre 1890, dans une lettre à sa sœur et marraine Marie du Sacré-Cœur, elle lui dit : Jour d’éternel souvenir où votre petite fille est devenue comme vous l’épouse de celui qui a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Elle ne dit pas l’épouse de Jésus, elle dit : l’épouse de celui qui a dit “Mon Royaume n’est pas de ce monde”. et plus loin : « Mais au reste, bientôt vous verrez le fils de l’homme qui viendra sur les nuées du Ciel à la droite de Dieu. » Pour nous c’est ce jour que nous attendons… Jour des noces éternelles où notre Jésus essuiera toutes les larmes de nos yeux, où Il nous fera asseoir avec Lui sur son trône… (LT 117 du 8 septembre 1890) Et un peu plus tard, elle écrira dans le manuscrit A : J’ai compris ce qu’était la véritable gloire. Celui dont le royaume n’est pas de ce monde me montra que la vraie sagesse consiste à « vouloir être ignorée et comptée pour rien », — à « mettre sa joie dans le mépris de soi-même ».. (Ms A Folio 71, r°) Que vit Thérèse ? Elle cherche à vivre comme une anticipation du Ciel. Elle comprend que ce Royaume vers lequel nous marchons, ce Royaume qu’elle désire plus que tout, ce Royaume qui est éternel et dans lequel nous sommes appelés à vivre éternellement, ce Royaume est déjà présent en Jésus ; et que nous avons part à ce Royaume dans la mesure où nous vivons l’Évangile, dans la mesure où nous suivons Jésus, dans la mesure où nous cherchons à vivre dans la foi en Jésus mort et ressuscité, dans l’espérance du Ciel et surtout dans la charité concrètement vécue avec ceux que nous côtoyons. Mon royaume n’est pas de ce monde ; or ce monde, nous y vivons. Et ce monde nous sollicite sans cesse dans sa propre logique. Mais souvenons-nous de la prière du Seigneur avant sa Passion : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les garder du mauvais… Ils ne sont pas du monde comme moi je ne suis pas du monde », dit Jésus (Jn 17,15.14). Ce n’est pas le monde tel qu’il est qui nous définit, c’est le Royaume vers lequel nous marchons. Dans une lettre à sa sœur Céline, Thérèse laisse échapper quelque chose. Elle dit : La vie… ah ! c’est vrai que pour nous elle n’a plus de charme… — dans l’austérité du Carmel, on peut comprendre ce qu’elle dit là : « La vie n’a plus de charme » ; mais aussitôt elle se reprend : elle est en train d’écrire et on assiste à sa pensée qui se développe — mais je me trompe, c’est vrai que les charmes du monde se sont évanouis pour nous, mais c’est une fumée… et la réalité nous reste, oui, la vie c’est un trésor… En cherchant à vivre du Royaume, en cherchant à ne pas se laisser engloutir, absorber par les charmes du monde, il ne s’agit pas de renoncer à vivre, il ne s’agit pas de mépriser la vie, bien au contraire… chaque instant c’est une éternité, une éternité de joie pour le ciel, une éternité de voir Dieu face à face, de n’être qu’un avec lui !… Il n’y a que Jésus qui est ; tout le reste n’est pas… aimons-le donc à la folie. (LT 96 du 15 octobre 1889) Et donc si nous voulons vraiment accueillir ce Royaume qui n’est pas de ce monde, ce Royaume qui est déjà la présence de quelque chose de l’éternité en notre temps, il s’agit d’aimer Jésus. Il est notre trésor, c’est lui qu’il nous faut suivre, aimer, imiter et servir. Ta face est ma seule patrie, s’écrie Thérèse dans une de ses poésies, Elle est mon royaume d’amour. Elle est ma riante prairie, mon doux soleil de chaque jour. (PN 20) Et elle ne le dit pas pour elle-même seulement : elle entraîne à sa suite, elle nous entraîne à sa suite. J’en veux pour preuve ce qu’elle écrit à l’abbé Bellière, un séminariste destiné à partir en mission, un homme qui est souvent inquiet et angoissé, qui a peur de mal faire. Deux mois avant sa mort, Thérèse écrit à l’abbé Bellière. Elle lui dit : Ah ! votre âme est trop grande pour s’attacher à aucune consolation d’ici-bas. Mais Thérèse nous le dit à nous, frères et sœurs, cet après-midi : Ton âme est trop grande pour s’attacher à aucune consolation d’ici-bas, c’est dans les cieux que vous devez vivre par avance car il est dit : « Là où est votre trésor. Là aussi est votre cœur. » Votre unique Trésor, n’est-ce pas Jésus ? puisqu’il est au Ciel, c’est là que doit habiter votre cœur. (LT 261 du 26 juillet 1897) Eh bien, demandons cette grâce frères et sœurs, en célébrant solennellement la Passion de Jésus, la grâce de reconnaître en lui notre seul trésor et de chercher jour après jour, progressivement, à vivre de plus en plus de manière telle que Jésus devienne effectivement notre seul trésor.

Amen.