Dimanche 3 mai 2026
5ème dimanche de Pâques – Année A


Homélie du Père Emmanuel Schwab


1ère lecture : Actes 6,1-7
Psaume : 32 (33),1-2,4-5,18-19
2ème lecture : 1 Pierre 2,4-9
Évangile : Jean 14,1-12

« Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le
chemin ? »
Presque 2000 ans après, cette question s’éclaire petit à petit. Et pour sainte
Thérèse de l’Enfant-Jésus, il n’y a pas d’hésitation : Jésus nous emmène vers la
véritable Patrie, vers le Ciel, vers le Royaume. Et cela suffit à Thérèse pour
désirer ce Royaume.
Quelques mois après la mort de son papa, Louis, Thérèse qui est au Carmel écrit
à sa sœur Léonie pour les vœux de nouvel an. Elle lui dit :
Chère petite Sœur, ne trouves-tu pas comme moi que le départ de
notre Père chéri nous a rapprochées des Cieux ? Plus de la moitié de
la famille jouit maintenant de la vue de Dieu — C’est-à-dire la maman
Zélie, Louis, et puis les quatre petits qui sont morts en très bas âge : JosephLouis, Joseph-Jean-Baptiste, Hélène, Thérèse-Mélanie, ce qui fait six et elle
dit : et les cinq exilées de la terre ne tarderont pas à s’envoler vers
leur Patrie. Cette pensée de la brièveté de la vie me donne du
courage, elle m’aide à supporter les fatigues du chemin. Qu’importe
(dit l’Imitation) un peu de travail sur la terre… nous passons et
n’avons point ici de demeure permanente ! Jésus est allée devant
afin de nous préparer une place en la maison de son Père et puis Il
viendra et Il nous prendra avec Lui afin que là où Il est nous y
soyons aussi… Attendons, souffrons en paix, l’heure du repos
approche, les légères tribulations de cette vie d’un moment
produisent en nous un poids éternel de gloire… (LT 173 Janvier 1895)
Si nous perdons de vue le Ciel, si nous perdons de vue le but de la vie de tout
homme qui est de partager la vie de Dieu pour l’éternité, qui est d’être revêtu de
la gloire de Dieu, de devenir saint comme Dieu est saint, c’est-à-dire de devenir
tout entier amour comme Dieu est tout entier amour, si nous perdons de vue le
terme du chemin, le chemin n’a plus de sens. Et c’est ce que vivent beaucoup de
nos contemporains… La vie n’a plus de sens. Mais cette vision du Ciel, cette
aspiration au Ciel ne nous détourne pas de ce que nous vivons sur cette terre.
Car il n’y a pas deux vies différentes : la vie, c’est la vie. La vie sur cette terre
affectée par la mort, la vie du Ressuscité sur qui la mort n’a plus aucun pouvoir,
c’est d’abord la même vie. Et ce que nous vivons sur cette terre nous prépare à
la plénitude de la vie. Il n’y a pas à mépriser ce que nous vivons ici-bas en
espérant la vie du Ciel : il y a à vivre cette vie ici-bas pour aller au Ciel. Le fait
que nous avons été appelés par le Christ à être avec lui, le fait que par le baptême
le Père nous a mis avec Jésus et que dans la confirmation, il nous a remplis de
la plénitude du don de l’Esprit, c’est que le Seigneur nous donne une place sur
cette terre, dans le mystère de l’Église.
Nous l’avons entendu dans les deux premières lectures, l’Église a besoin d’être
organisée. Saint Pierre nous en parle comme d’une demeure spirituelle dont nous
sommes les pierres vivantes. Saint Paul précisera que le Christ est la pierre
angulaire de cette construction et il dira aussi que l’architecte, c’est le Christ. Les
apôtres ont toute légitimité à organiser la communauté d’Église, ce que nous les
voyons faire dans les Actes des apôtres, avec la création des Sept qui évoquent
les diacres à venir. Les évêques, successeurs des apôtres, sont aujourd’hui tout
à fait légitimes à réorganiser, en vue de mieux annoncer l’Évangile, la vie de leur
diocèse. Et beaucoup de nos diocèses en France vivent des réorganisations en
vue de pouvoir être mieux disposées pour l’annonce de l’Évangile aux hommes
et femmes de notre temps. Il s’agit donc, comme pierres vivantes, de nous rendre
disponible à l’architecte pour occuper la place qui nous revient.


Sainte Thérèse cherche cette place pour elle-même, bien qu’elle soit entrée au
Carmel huit ans avant et on pourrait dire qu’elle a trouvé sa place. Pour
l’anniversaire de sa profession solennelle en 1896, elle vit une retraite très
tourmentée parce qu’en fait son désir d’être toute à Jésus se démultiplie… Elle
voudrait être tout : elle voudrait être missionnaire, elle voudrait être soldat pour
les troupes pontificales, elle voudrait être prêtre, elle voudrait avoir été
missionnaire depuis le commencement du monde… elle a des désirs immenses.
Et même dans le premier texte de son offrande à Jésus, elle dit “des désirs
infinis”, mais cela ne lui suffit pas ; elle creuse. Elle creuse dans les Saintes
Écritures, notamment dans la première Lettre aux Corinthiens de saint Paul et
elle finit par s’exclamer :
Oui j’ai trouvé ma place dans l’Eglise et cette place, ô mon Dieu,
c’est vous qui me l’avez donnée… dans le Cœur de l’Eglise, ma Mère,
je serai l’Amour… (Ms B Folio 3, v°)
D’une certaine manière, ce que Thérèse vit là éclaire chacune de nos vies, car
c’est bien l’amour, la charité qui donne la valeur à tout ce que nous faisons. Et
d’une certaine manière, nous pouvons tous nous exprimer comme Thérèse, en
disant : dans le cœur de l’Église, ma mère, je serai l’amour,
Mais de manière peut-être plus concrète, plus terre à terre, deux autres
affirmations de Thérèse nous sont précieuses. L’une se trouve dans le tout début
du manuscrit A où Thérèse nous dit :
La perfection consiste à faire [la] volonté [du bon Dieu], à être ce
qu’Il veut que nous soyons… (Ms A Folio 02, v°)
Oh, lorsque nous contemplons les fleurs du jardin, lorsque nous contemplons les
arbres fruitiers, c’est pour nous une évidence : un pommier qui voudrait se mettre
à donner des fraises nous semblerait un peu étrange. Ce qu’on attend d’un
pommier, c’est qu’il donne des pommes et il y a une grande variété de pommes
et de pommiers.
Ce que le Seigneur attend de nous n’est pas que nous soyons comme les autres
ou comme telle personne qu’éventuellement nous envions : il veut que nous
soyons nous, que nous soyons nous-mêmes, que nous soyons cette personne
unique qu’il a créée à son image et ressemblance, avec des particularités, des
talents naturels, qu’il a enrichie de charismes spirituels pour que nous ayons une
place unique dans le monde et dans l’Église.
Un peu plus de deux mois avant sa mort, dans une lettre à Léonie, Thérèse écrit :
L’unique bonheur sur la terre c’est de s’appliquer à toujours trouver
délicieuse la part que Jésus nous donne. (LT 257 du 17 juillet 1897)


Non, l’herbe n’est pas plus verte dans le pré du voisin, c’est là où nous avons été
plantés que nous pouvons porter du fruit. C’est selon notre grâce propre, notre
tempérament propre que le Seigneur veut nous faire porter du fruit.
Mais nous avons besoin de nos frères et sœurs pour découvrir qui nous sommes.
Nous avons besoin du regard et de la parole de nos frères et sœurs pour qu’ils
nous révèlent qui nous sommes, pour qu’ils nous révèlent les talents qui sont les
nôtres, pour qu’ils nous révèlent les charismes qui sont les nôtres. Car ce que nous
savons faire, nous imaginons que tout le monde sait le faire, et nous avons besoin
que les autres nous fassent remarquer que telle capacité, telle manière de faire,
telle manière d’être, nous est propre et est une richesse qu’il nous faut cultiver, est
un don de Dieu. Et les dons de Dieu nous sont toujours donnés pour les autres,
pour enrichir le mystère de l’Église et cette grande famille qu’est l’humanité.


Oui, le Seigneur part nous préparer une place au Ciel, car c’est là qu’est notre
véritable Patrie, c’est là que nous sommes attendus. Mais le fait que le Seigneur
part nous préparer une place au Ciel ne veut pas dire qu’ici-bas nous n’avons
pas de place ici-bas. D’une certaine manière, il nous apprend à recevoir cette
place du Ciel en vivant sur cette terre, en accueillant la place qu’il nous donne
dans ce monde. Et pour comprendre et connaître la place qu’il nous donne dans
ce monde, nous avons besoin de la communauté de l’Église pour mieux la
comprendre, mieux la vivre.
Puissions-nous chacun, dans ce Temps Pascal, demander la grâce à l’EspritSaint de vraiment nous montrer, pas seulement dans notre cœur mais aussi par
nos frères et sœurs de nos communautés chrétiennes, la richesse que nous
sommes, de nous montrer la place que Dieu nous donne, pour que cette demeure
spirituelle que le Christ construit avec les pierres vivantes que nous sommes non
seulement soit belle, mais révèle au monde que son unique Sauveur, c’est Jésus
et que chaque personne humaine est appelée, attendue par Dieu, parce qu’elle
a été créée par amour et pour l’amour

Amen.