Dimanche 28 juin 2026
13ème dimanche Pendant l’Année – Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab
1ère lecture : 2 Rois 4,8-11.14-16a
Psaume : 88 (89),2-3,16-17,18-19
2ème lecture : Romains 6,3-4.8-11
Évangile : Matthieu 10,37-42
« Ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; sur lui, la mort n’a plus
aucun pouvoir ». Et saint Paul, en contemplant cette réalité, comprend que dans
le baptême, nous sommes unis intimement au Christ ressuscité. Et c’est donc
dans cette union au Christ ressuscité que nous sommes passés de manière
sacramentelle — et donc réelle — par la mort. C’est dans sa mort que nous avons
été plongés. Nous avons été mis au tombeau avec lui pour que nous menions
une vie nouvelle comme le Christ qui, par la toute-puissance du Père, est
ressuscité d’entre les morts. Littéralement, l’expression est très évocatrice, je
trouve ; il est écrit : « C’est pour que nous marchions dans une nouveauté de
vie ». J’aime cette expression qui est la traduction littérale du grec, parce qu’il y
a cette idée de marche, de cheminement — et vous savez qu’une des premières
appellations du christianisme, c’est le chemin, la voie. Il s’agit de marcher avec
Jésus et puis de marcher dans une nouveauté de vie.
Cette expression “nouveauté de vie” nous invite à nous interroger nous-mêmes
sur ce qui peut être renouvelé dans notre vie. Que peut-il y avoir comme
“nouveauté de vie” dans notre existence ? En effet, facilement, nous sommes
des êtres d’habitudes et nous reproduisons sans cesse les mêmes choses… Et
le Seigneur nous invite sans cesse à entrer, à marcher dans une “nouveauté de
vie”.
Très tôt Thérèse perçoit cela, puisque, quand elle a 7 ans et que sa sœur Céline
se prépare à sa première communion, elle se dit qu’elle ne fera sa première
communion que dans 4 ans et que ce n’est pas trop de 4 années pour se préparer
à recevoir le Seigneur. Et en entendant sa grande sœur Pauline qui explique à
Céline que, à partir de la première communion, il faut mener une vie nouvelle,
Thérèse dit :
Aussitôt je résolus de ne pas attendre ce jour-là mais d’en
commencer une en même temps que Céline… (Ms A Folio 25, r°)
Laisser le Seigneur renouveler notre vie, et la renouveler pour davantage de vie,
la renouveler dans la puissance de la résurrection. En déployant cette vie, nous
déploierons aussi la fécondité de notre vie. En cherchant à avancer avec le
Seigneur ressuscité, nous entrerons dans une générosité toujours plus grande
qui rendra nos vies fécondes. C’est une des choses qu’évoque la première
Lui s’apprête déjà à dire : « Maintenant mon tour… » (LT 169 du
lecture que nous avons entendue, où cette femme de Sunam, dans sa générosité
à accueillir le prophète — et en accueillant le prophète c’est le Seigneur lui-même
qu’elle veut accueillir — voit sa vie devenir féconde.
Mais marcher dans cette “nouveauté de vie” avec le Ressuscité, c’est aussi
comprendre le chemin que nous sommes en train de parcourir. Notre monde
actuel a perdu de vue le Ciel, la Patrie, le Royaume vers lequel nous marchons.
Le but de notre vie n’est pas sur cette terre : le but de notre vie est au Ciel, en
Dieu. Et notre marche à la suite du Christ, c’est pour entrer dans le Royaume.
Thérèse écrit à l’abbé Bellière, vers la fin de sa vie. :
Ah ! votre âme est trop grande pour s’attacher à aucune
consolation d’ici-bas. C’est dans les cieux que vous devez vivre par
avance, car il est dit : « Là où est votre trésor, là est aussi votre
cœur. » Votre unique Trésor, n’est-ce pas Jésus ? Puisqu’Il est au Ciel,
c’est là que doit habiter votre cœur (LT 261 du 26 juillet 1897)
Le fait de garder dans nos cœurs ce désir du Ciel donne sens à beaucoup de
nos choix. Si nous perdons de vue cette dimension fondamentale de notre
existence, qui est que notre vocation c’est de partager la vie de Dieu pour
l’éternité, c’est d’entrer dans la gloire de Dieu, d’être nous-mêmes glorifiés en
Dieu, si nous perdons de vue cela, nous allons chercher à trouver notre
consolation ici-bas. Thérèse écrit à sa cousine Marie dans cette célèbre lettre où
elle médite sur le mystère de l’Eucharistie :
Ton cœur est fait pour aimer Jésus, pour l’aimer passionnément,
prie bien afin que les plus belles années de ta vie ne se passent pas
en craintes chimériques. Nous n’avons que les courts instants de
notre vie pour aimer Jésus, le diable le sait bien aussi tâche-t-il de
la consumer en travaux inutiles… (LT 92 du 30 mai 1889)
Combien de travaux inutiles habitent nos existences, frères et sœurs ? Nous
nous laissons facilement engluer dans les soucis de la vie et dans des
distractions à court terme. Mais si nous gardons davantage au cœur la
contemplation du Ciel, la contemplation de Jésus, peut-être que nous allons
progressivement laisser une “nouveauté de vie” advenir dans nos existences. Le
Seigneur nous le fait entendre : « Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa
vie à cause de moi la gardera ». Ne perdons pas notre vie en pensant la sauver,
mais sauvons-la en la perdant pour Jésus.
Thérèse insiste sur le fait que cette vie qui est la nôtre est brève par rapport à
l’éternité. Je n’ai relevé que quelques passages parce qu’il y en a tellement où
elle revient sur ce thème. Dans une lettre à Céline :
Voyons la vie sous son jour véritable… C’est un instant entre deux
éternités… Souffrons en paix… (LT 87 du 4 Avril 1889)
Une autre lettre à Céline plus tard :
[Jésus] sait que c’est bien plus doux de donner que de recevoir. Nous
n’avons que le court instant de la vie pour donner au bon Dieu… et
19 Août 1894)
Thérèse vit dans cette certitude que le Seigneur n’oublie aucun des bienfaits que
nous lui adressons, directement ou à travers nos frères. Et dans sa poésie
numéro 5 « Mon chant d’aujourd’hui », Thérèse commence en disant :
- Ma vie n’est qu’un instant, une heure passagère
Ma vie n’est qu’un seul jour qui m’échappe et qui fuit
Tu le sais, ô mon Dieu ! pour t’aimer sur la terre
Je n’ai rien qu’aujourd’hui !…
(PN 05 Mon chant d’aujourd’hui – 1er juin 1894)
Oui, vivons vraiment dans l’instant présent en nous offrant au Seigneur dans une
“nouveauté de vie”.
Mais nous l’avons entendu, Jésus réclame de nous un amour plus fort que celui
qui nous lie à nos pères et mères, à nos fils et filles, bref, à nos attachements sur
cette terre les plus chers. Là encore, Thérèse nous enseigne… On ne peut guère
reprocher Thérèse de ne pas aimer son “roi chéri”, son papa, Louis, plus que
tout. Mais elle aime Jésus plus fort encore. Et cela n’amoindrit en rien l’amour
immense qu’elle a pour son père. Cet amour qui va tant la faire souffrir quand
elle va le voir vivre lui-même sa passion, dans la maladie qui finira par l’emporter.
Oui, aimer Jésus plus que toutes nos relations, cela n’est pas amoindrir l’amour
que nous portons à ceux qui nous entourent, et c’est même peut-être permettre
à cet amour pour ceux qui nous entourent d’être plus fort, plus ajusté, plus
persévérant, parce qu’en aimant Jésus plus que tout, notre propre cœur en est
affermi.
Et le Seigneur continue et il nous dit : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me
suit pas n’est pas digne de moi ». Comprenons bien, les épreuves marquent
notre vie : c’est ainsi. C’est d’abord un constat… Comment allons-nous vivre ces
épreuves ? Il y a dans la liturgie des heures en français, dans le commun des
Vierges, une hymne qui évoque à un moment la souffrance qui refuse la croix.
La souffrance qui refuse la croix, c’est la souffrance qui ne peut pas trouver son
sens. La souffrance qui accepte la croix, c’est la souffrance qui va s’ouvrir à la
présence de Jésus, précisément dans ce qui semble nous détruire, nous abîmer,
nous empêcher d’avancer. Accueillir le Seigneur là, accueillir le mystère de la
Croix au cœur de nos épreuves, au cœur de nos souffrances, c’est accueillir une
“nouveauté de vie”, c’est accueillir la puissance de la vie là où la mort fait son
œuvre en nous, c’est accueillir le Ressuscité alors que nous sommes en train de
vivre la passion.
Lorsque Thérèse va recevoir le sacrement de la confirmation, elle va dire ceci :
Enfin l’heureux moment [de ma confirmation] arriva, je ne sentis
pas un vent impétueux au moment de la descente du Saint-Esprit,
mais plutôt cette brise légère dont le prophète élie entendit le
murmure au mont Horeb… En ce jour je reçus la force de souffrir.
Thérèse ne reçoit pas le fait de souffrir, mais la force de vivre la souffrance, la
force de porter la souffrance par Jésus, avec Jésus, en Jésus. Lorsque le
Seigneur nous invite à prendre notre croix, il nous invite à l’accueillir, lui, au cœur
même de nos souffrances.
Baptisés, nous avons été plongés dans la mort avec le Christ pour déjà
ressusciter avec lui, marcher dans une “nouveauté de vie”.
Et Paul conclut : « Lui qui est mort, c’est au péché qu’il est mort une fois pour
toutes ; lui qui est vivant, c’est pour Dieu qu’il est vivant.
De même, vous aussi, pensez que vous êtes morts au péché, mais vivants pour
Dieu en Jésus Christ ».
Amen.
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