Dimanche 19 avril 2026
3ème dimanche de Pâques– Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab
1ère lecture : Actes 2,14.22b-33
Psaume : 15 (16),1-2a.5,7-8, 9-10,11
2ème lecture : 1 Pierre 1,17-21
Évangile : Luc 24,13-35
Les lectures de ce jour nous font entendre l’affirmation de deux nécessités :
« Il n’était pas possible que la mort retienne le Seigneur Jésus en son pouvoir »,
première affirmation.
Seconde affirmation : « Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer
dans sa gloire ? ».
La première affirmation dans le discours de Pierre : « Dieu a ressuscité le Christ
Jésus en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le
retienne en son pouvoir », nous fait contempler la réalité de la divinité de Jésus.
Il est le Fils éternel du Père éternel qui s’est fait homme, et cette communion
intime qu’est Dieu, cette communion trinitaire du Père et du Fils ne peut être
rompue. Par sa mort, Jésus va entrer dans le point le plus éloigné, pourrait-on
dire, par rapport à Dieu : le séjour des morts où il ne se passe plus rien. Mais il y
entre dans cette intime communion avec le Père, et par cette communion avec
le Père, le Père peut re-susciter, susciter à nouveau, la vie humaine de Jésus, la
vie humaine du Fils éternel qui s’est fait homme… Non, il n’était pas possible que
la mort retienne le Fils éternel fait homme en son pouvoir.
Mais pourquoi fallait-il que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ?
Cette affirmation de Jésus se fait dans ce chemin vers Emmaüs, dans ce
dialogue avec les deux disciples qui rentrent chez eux dépités. Et cette
affirmation de Jésus va se poursuivre par un long discours. On nous dit
qu’Emmaüs est à deux heures de marche de Jérusalem… on a le temps
d’écouter le Seigneur.
Mais tout de suite une question : pourquoi est-ce que les disciples n’ont pas
aussitôt mis par écrit, pris quelques notes de cet enseignement de Jésus ?
Pourquoi Luc ne nous rapporte-t-il rien de cet enseignement qui devait quand
même être quelque chose d’extraordinaire ? Jésus, qui reprend toutes les
Saintes Écritures pour faire comprendre le mystère Pascal. Et même, le même
saint Luc, au début des Actes des Apôtres, va nous dire que pendant 40 jours
après sa résurrection Jésus entretient les apôtres du Royaume de Dieu. Et il ne
nous rapporte absolument rien de ce discours de Jésus !
C’est parce que nous sommes tous de ces disciples d’Emmaüs. Nous sommes
tous des contemporains du Ressuscité puisqu’il se rend présent à nos vies : Je
suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. Le Seigneur Jésus continue
de commenter les Écritures à toutes les générations à travers la liturgie de
l’Église, à travers l’enseignement des apôtres qui se continue par les ministres
ordonnés de l’Église. En ce moment, à travers la bouche du pauvre pécheur que
je suis, par le sacrement de l’ordre que j’ai reçu, c’est le Seigneur qui vous parle.
Le Seigneur ne cesse de nous entretenir des Saintes Écritures pour que nous
entrions dans son mystère. Et il nous faut du temps : il nous faut du temps pour
comprendre avec le cœur qu’il fallait que le Messie souffrît tout cela pour entrer
dans sa gloire.
Peut-être Thérèse peut-elle nous y aider un petit peu… Nous trouvons au moins
deux références aux disciples d’Emmaüs dans ce qu’elle écrit qui peuvent nous
éclairer. Dans le manuscrit A, nous lisons ceci :
Jésus [disait] : « Je vous prépare mon royaume comme mon Père me
l’a préparé. »
C’est chez saint Luc, Thérèse commente :
C’est-à-dire je vous réserve des croix et des épreuves, c’est ainsi que
vous serez dignes de posséder ce royaume après lequel vous
soupirez ; puisqu’il a été nécessaire que le Christ souffrît et qu’il
entrât par là dans sa gloire, si vous désirez avoir place à ses côtés,
buvez le calice qu’il a bu Lui-même !… (MsA 62v)
Et cette question n’est pas si claire que cela, puisque l’année suivante, dans une
lettre à sa sœur Léonie, elle lui écrit :
[Au ciel] nous comprendrons le prix de la souffrance et de l’épreuve,
comme Jésus, nous redirons : « Il était véritablement nécessaire que
la souffrance nous éprouvât et nous fît parvenir à la gloire. » (LT
186 du 11 avril 1896)
Thérèse précise au ciel nous comprendrons.
Cherchons quand même à creuser : nous n’aimons pas la souffrance et nous
cherchons à l’éviter à tout prix. Et quand nous fréquentons sainte Thérèse de
l’Enfant-Jésus, régulièrement, elle revient sur cette question de la souffrance. À
l’âge de 16 ans, elle écrit à sa sœur Céline :
Ne croyons pas pouvoir aimer sans souffrir, sans souffrir beaucoup…
notre pauvre nature est là ! et elle n’y est pas pour rien !… C’est notre
richesse, notre gagne-pain !… Elle est si précieuse que Jésus est venu
sur la terre exprès pour la posséder. (LT 89 du 26 avril 1889)
Pourquoi ne pouvons-nous pas aimer sans souffrir ? Pour deux raisons simples,
c’est que celui que j’aime est un pauvre pécheur qui ne fait pas tout bien et qui
est parfois insupportable… et que moi qui cherche à aimer je mesure bien en
mon cœur que je ne parviens pas toujours à faire le bien que je veux et que je
fais parfois le mal que je ne veux pas (Cf. Rm 7,19). Et cela aussi me fait souffrir.
Et que si je veux aimer en vérité, je ne peux aimer qu’avec ma pauvre nature
d’homme pécheur, et j’aime quelqu’un qui n’est pas toujours aimable… cela nous
fait souffrir. Cela nous fait souffrir si nous cherchons à persévérer dans l’amour,
mais si nous claquons la porte et si nous tournons le dos, nous évitons la
souffrance de l’amour. Si cependant nous cherchons quand même à aimer, alors
cet amour est source de souffrance.
Thérèse n’aime pas la souffrance. On pourrait dire elle aime aimer. Elle écrit à
une autre de ses sœurs, Marie du Sacré-Cœur, un peu plus tard que la lettre
précédente à Léonie :
Si vous désirez sentir de la joie, avoir de l’attrait pour la souffrance,
c’est votre consolation que vous cherchez, puisque lorsqu’on aime
une chose, la peine disparaît. […]
Si vous aimez la souffrance pour elle-même, c’est vous-même que vous
recherchez. Ce que Thérèse aime dans la souffrance, c’est qu’alors elle peut
vraiment manifester son amour.
O ma Sœur chérie, je vous en prie, comprenez votre petite fille,
comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d’amour, plus on
est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de
cet Amour consumant et transformant. […]
C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire
à l’Amour… (LT 197 du 17 septembre 1896)
Et j’ajoute encore, qui peut nous éclairer, dans une autre lettre à Céline, à
nouveau quand Thérèse a 16 ans, elle lui dit :
Le grain de sable veut se mettre à l’œuvre, sans joie, sans courage,
sans force, et c’est tous ces titres qui lui faciliteront l’entreprise, il
veut travailler par Amour. (LT 082 du 28 février 89)
Ne fallait-il pas que le messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ?
Au ciel nous comprendrons vraiment. Mais ce que nous pouvons entendre
aujourd’hui du Ressuscité, c’est que c’est tout particulièrement dans l’épreuve,
dans la souffrance, dans la peine, que nous pouvons le mieux manifester notre
amour ; car l’amour véritable ne se recherche pas soi-même, il ne se sert pas au
passage de la joie qu’il y a d’aimer quelqu’un d’aimable : l’amour véritable se
donne même à celui qui n’est pas aimable. L’amour véritable me fait renoncer à
moi-même pour prendre ma croix et suivre Jésus sur son chemin de vie ! Nous
ne comprendrons jamais parfaitement cette affirmation du Seigneur : Ne fallait-il
pas que le Messie souffriî tout cela pour entrer dans sa gloire ? Mais nous
pouvons l’entendre et consentir à suivre Jésus sur ce chemin là
Dans les jours qui viennent, lorsque nous serons dans l’épreuve, lorsque nous
serons dans la peine, lorsque nous serons devant quelqu’un que nous avons du
mal à accueillir, à accepter, à prendre comme il est, quelqu’un qui nous semble
profondément désagréable, souvenons-nous que nous sommes nous-mêmes
des “ennemis” de Dieu par le péché — ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est saint
Paul dans la lettre aux Romains (5,10) — et que dans cette situation, Jésus nous
a tant aimé, chacun de nous, qu’il a donné sa vie pour nous.
Alors quand nous serons dans ces situations, en nous unissant intérieurement à
Jésus Ressuscité, présent, cherchons à aimer comme lui, cherchons à
manifester cette charité que l’Esprit-Saint déploie dans nos cœurs, cherchons à
être dans le monde la présence aimante du Ressuscité.
Alors nous pourrons nous écrier avec le psaume. :
Tu m’apprends le chemin de la vie :
devant ta face, débordement de joie !
À ta droite, éternité de délices !
Amen.
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