Dimanche 12 juillet 2026
15ème dimanche Pendant l’Année – Année A
Fête des saints Louis et Zélie Martin
Homélie du Père Emmanuel Schwab
1ère lecture : Tobie 8,4b-8
Psaume : 83 (84)
2ème lecture : Colossiens 3,12-17
Évangile : Jean 2,1-11
C’est bien chez ses parents que sainte Thérèse a appris à faire ce que Dieu veut.
Lorsqu’on lit la vie de Louis Martin et Zélie Guérin, on voit que ce sont des
personnes qui ont bâti leur vie sur la confiance en Dieu : une confiance dans la
bonté de Dieu. Dieu sait que ces gens sont passés par des choses difficiles…
notons simplement que Louis et Zélie ont eu neuf enfants et que quatre sont
morts en bas âge ; que Zélie a développé un cancer du sein qui n’a pas été
soigné et qu’elle est morte d’un cancer généralisé qui l’a fait énormément souffrir
dans les derniers mois ; que Louis s’est retrouvé veuf à seulement 54 ans ; que
Louis ensuite a développé cette artériosclérose cérébrale qui va le conduire
jusqu’à passer deux ans à l’asile d’aliénés de Caen. Ces gens ont souffert, mais
ils n’ont jamais remis en cause la bonté de Dieu. Ils n’ont jamais remis en cause
leur confiance en Dieu. Et nous retrouvons cela chez Thérèse : une absolue
confiance qui chez Thérèse va se porter plus précisément sur Jésus.
Dans l’Évangile des noces de Cana, la Vierge Marie attire l’attention de Jésus —
sans doute parce que Joseph est déjà mort — sur le fait qu’il n’y a pas de vin et
qu’on peut peut-être aider ces gens-là. Lorsque Jésus l’interpelle, il lui répond de
manière un peu énigmatique, lui disant : « Est-ce que tu ne penses pas que je
vais faire quelque chose qui t’échappe ? » Marie, sans savoir ce que va faire
Jésus, pose un acte de foi analogue à celui qu’elle a posé à l’Annonciation :
« Qu’il me soit fait selon ta parole ». Là, elle transmet cet acte de foi aux
servants : « Faites tout ce qu’il vous dira. » Et c’est bien ce que vont vivre Louis
et Zélie. Dans leur éducation, Louis et Zélie ont intégré le fait que pour être
vraiment saints, pour prendre la vie chrétienne au sérieux, il faut être consacré.
Et donc, Louis et Zélie vont tenter d’entrer dans des ordres religieux. L’un comme
l’autre seront repoussés, l’un pour une non-connaissance du latin, l’autre, sans
aucun discernement, on lui a répondu qu’elle n’avait pas la vocation, ce qui
simplifie les choses. Et puis, ils vont se rencontrer sur ce fameux pont qui
enjambe la Sarthe à Alençon, sur ce pont où Zélie a cette motion intérieure
lorsqu’elle croise Louis : c’est celui que je t’ai destiné.
Ils se marient peu de temps après, dans cette nuit du 12 au 13 juillet à Alençon.
Mais Zélie n’est pas complètement convaincue que c’est un chemin de sainteté,
et dans une lettre qu’elle écrit à sa fille Pauline, quelques mois avant de mourir,
puisque c’est le 4 mars 1877, elle raconte sa première visite à sa sœur religieuse.
Les deux sœurs, Zélie et Marie Dosité, sont très liées. La sœur de Zélie entre
donc à la Visitation du Mans et les sœurs se trouvent séparées. Zélie se marie
très rapidement après et elle écrit à sa fille Pauline :
J’ai été la voir [sa sœur religieuse] pour la première fois à son monastère le
jour de mon mariage ; je puis dire que j’ai pleuré ce jour-là toutes mes larmes,
plus que je n’avais jamais pleuré dans ma vie, et plus que je ne pleurerai
jamais ; cette pauvre sœur ne savait comment me consoler.
Je n’avais pourtant pas de chagrin de la voir là, non, au contraire, mais j’aurais
voulu y être aussi ; je comparais ma vie à la sienne et les larmes redoublaient.
[…] Je me trouvais si malheureuse d’être au milieu du monde, j’aurais voulu
cacher ma vie avec la sienne.
Elle écrit à sa fille Pauline, qui a seize ans à ce moment-là. Elle continue :
Toi qui aimes tant ton père, ma Pauline, tu vas penser que je lui faisais de la
peine et que je lui en avais fait le jour de mon mariage ? Mais non, il me
comprenait et me consolait de son mieux, car il avait des goûts semblables
aux miens ; je crois même que notre affection réciproque s’en est trouvée
augmentée, nos sentiments étaient toujours à l’unisson et il me fut toujours
un consolateur et un soutien.
Mais quand nous avons eu nos enfants, nos idées ont un peu changé ; nous
ne vivions plus que pour eux, c’était tout notre bonheur, et nous ne l’avons
jamais trouvé qu’en eux. Enfin, rien ne nous coûtait plus ; le monde ne nous
était plus à charge. Pour moi, c’était la grande compensation, aussi, je désirais
en avoir beaucoup, afin de les élever pour le Ciel. (Lettre 192 de Zélie à
Pauline 4 mars 1877)
C’est en marchant qu’on découvre la marche. C’est en vivant le mariage que
Louis et Zélie vont découvrir que c’est un chemin de sainteté : Un chemin de
sainteté dans l’amour conjugal, un chemin de sainteté dans l’amour parental, un
chemin de sainteté dans l’amour fraternel. Que la famille est au fond une école
d’amour et donc de sainteté, car la plénitude de la sainteté n’est rien d’autre
qu’être tout entier amour comme Dieu est tout entier amour.
Et c’est bien dans cet amour conjugal, parental, familial, que les 5 filles Martin
vont apprendre à leur tour à aimer Dieu et leur prochain. Dans cette famille où
on se soucie des plus pauvres, dans cette famille où on cherche à éduquer selon
le chemin de chacun, dans cette famille où il fait bon vivre ensemble, mais qui
est en même temps ouverte sur le monde. Zélie et Louis ont une vision de
l’éducation qui est très aimante ; très ferme, mais très aimante et pleine de
douceur. Il se trouve que leur domestique, Louise, a pris en main l’éducation de
Léonie, qui est une enfant difficile. Et Zélie ne s’en est pas rendu compte. Louise
a fini par tyranniser Léonie de manière absolument scandaleuse, à l’insu de Zélie
et de Louis. Mais un jour, la fille aînée, Marie, s’en aperçoit, elle avertit bien sûr
sa maman et Zélie va retirer Léonie des griffes de Louise et va chercher à
renvoyer Louise. Et dans une autre lettre à Pauline, un peu plus tard que la
précédente, elle écrit ceci :
Et, le croirais-tu, cette fille [Louise, leur domestique] prétend qu’elle pensait
me rendre un grand service, se trouvant bien habile d’avoir pu maîtriser ta
sœur, dont personne qu’elle, à son avis, ne pouvait venir à bout.
Mais écoutez cette phrase, magnifique :
Mais la brutalité n’a jamais converti personne, elle fait seulement des esclaves
et c’est ce qui est arrivé pour cette pauvre enfant. (Lettre 195 de Zélie à
Pauline 22 mars 1877)
La brutalité n’a jamais converti personne, elle fait seulement des esclaves… Cela
nous en dit long sur la douce fermeté aimante avec laquelle Louis et Zélie ont
élevé leurs enfants.
Et puis, dans la relation conjugale de Louis et de Zélie, c’est surtout à travers la
vie de Zélie que nous avons des témoignages, car nous avons beaucoup de
lettres de Zélie, nous en avons très peu de Louis et nous avons très peu
d’échanges épistolaires entre Louis et Zélie. Nous avons une lettre de Louis à sa
femme et 4 lettres de Zélie à Louis. Nous pouvons juste percevoir qu’ils s’aiment.
Mais dans une autre lettre à Pauline, toujours de cette année 1877, le 10 mai,
Zélie livre ses “trucs”. Et mesdames, vous qui êtes mariées, je vous invite à bien
écouter Zélie :vous trouverez plein d’instructions dans sa méthode :
Pour la retraite de Marie à la Visitation, tu sais comme [ton père] aime peu à
se séparer de vous, et il avait d’abord formellement dit qu’elle n’irait pas. Je
le voyais si bien décidé que je n’avais pas essayé de plaider la cause, j’ai au
contraire approuvé, bien résolue, dans le fond, à revenir à la charge.
Hier soir, Marie se lamentait à ce propos ; je lui ai dit : « Laisse-moi faire,
j’arrive toujours à ce que je veux et sans combat, il y a encore un mois d’ici-là,
c’est assez pour décider ton père dix fois. »
Je ne me trompais pas car, à peine une heure après, lorsqu’il est rentré, il
s’est mis à parler très amicalement à ta sœur, qui travaillait alors avec activité.
« »on, me dis-je, voilà le moment !.. ». Et j’ai insinué mon affaire « Tu désires
donc beaucoup faire cette retraite ? » dit ton père à Marie. « Oui, Papa. —
Eh bien ! vas-y. »
Et lui qui n’aime ni les absences, ni les dépenses, m’affirmait encore hier :
« Je ne veux pas qu’elle y aille et certainement elle n’ira pas ; on n’en finit
plus avec tous les voyages du Mans et de Lisieux. »
Je disais tout comme lui, mais avec une arrière-pensée ; il y a longtemps que
je connais la ruse du métier ! Aussi, quand je dis à quelqu’un : « Mon mari ne
veut pas », c’est que je n’ai pas plus envie que lui de la chose. Car, lorsque
les raisons sont justes de mon côté, je sais bien l’y décider et je trouve que
j’avais une bonne raison de vouloir que Marie aille à la retraite. (Lettre 201 de
Zélie à Pauline 10 mai 1877)
Ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est qu’on perçoit que tout cela se fait
avec douceur, avec amour, avec tendresse, qu’il n’y a pas de passage en force.
Il y a juste l’espace d’amour qui permet à chacun de voir le bien de chacun et de
pouvoir prendre des décisions ajustées.
Et la dernière chose sur laquelle je m’arrête, surtout en ces jours où nous
sommes, où nous continuons de prier avec ferveur je l’espère, pour que nos
députés renoncent à promulguer une loi qui porte la mort, nous savons que Zélie
a beaucoup souffert. Les métastases osseuses ont laissé des trous visibles dans
les omoplates, dans le bassin, et l’on comprend, à ce qu’elle raconte à travers
certaines de ses lettres, par quelles souffrances elle est passée dans les derniers
mois. Et on voit bien, quand on lit la correspondance de Zélie, qu’elle passe par
toutes les phases, celle de vouloir en finir, de vouloir que cela s’arrête… Et en ne
comprenant pas pourquoi le bon Dieu ne la rappelle pas tout de suite. Et puis, à
d’autres moments, surtout quand elle retrouve sa Léonie, où elle se dit : « Oui,
mais Léonie, elle a besoin de moi. Alors, j’attends un miracle du Seigneur. Il faut
que je puisse continuer ». Elle dit : Même si je continuais d’être malade, mais
que je puisse continuer… Et l’on sent bien, il faudrait lire beaucoup de lettres de
Zélie pour percevoir cela, de voir comment elle est travaillée dans différents sens
et comment, au fond, son seul chemin de vie, c’est de s’en remettre au Seigneur.
C’est de vivre cette confiance jusqu’au bout, en sachant que ce que le Seigneur
fait est toujours bon parce qu’il est l’auteur de la vie.
Je voudrais vous rappeler ces paroles de la fin du premier chapitre du Livre de
la Sagesse (1,12-16) :
Ne courez pas après la mort en dévoyant votre vie, n’attirez pas la catastrophe
par les œuvres de vos mains.
Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants.
Il les a tous créés pour qu’ils subsistent ; ce qui naît dans le monde est porteur
de vie : on n’y trouve pas de poison qui fasse mourir. La puissance de la Mort
ne règne pas sur la terre, car la justice est immortelle.
Pourtant, les impies ont invité la Mort, du geste et de la voix ; la tenant pour
amie, pour elle ils se consument ; ils ont fait un pacte avec elle : ils méritent
bien de lui appartenir.
Lorsque nous contemplons Louis et Zélie et leur famille, nous voyons une famille
qui vit. Nous voyons une famille qui aime Dieu, l’auteur de la vie, une famille qui
fait confiance à celui qui a donné sa vie pour nous, le Seigneur Jésus-Christ.
En célébrant les saints, c’est toujours la vie plus forte que la mort que nous
célébrons ,comme nous le faisons en chaque Eucharistie.
Soyons en ce monde des témoins de la beauté de la vie que Dieu ne cesse de
donner, de sauver et de combler
Amen.
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