Jeudi 14 mai 2026
Solennité de l’Ascension – Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab
1ère lecture : Actes 1,1-11
Psaume : 46 (47),2-3,6-7,8-9
2ème lecture : Éphésiens 1,17-23
Évangile : Matthieu 28,16-20
L’événement de l’Ascension du Seigneur est dans la suite de sa résurrection —
on pourrait même dire que c’en est l’accomplissement. Et nous avons entendu
Paul, dans ce passage de la Lettre aux Éphésiens, évoquer dans un seul
mouvement la résurrection de Jésus et son Ascension lorsqu’il l’évoque « quand
Dieu le Père a ressuscité le Christ d’entre les morts et qu’il l’a fait asseoir à sa
droite dans les cieux ». Et dans son Évangile, Luc place même les deux
événements le même jour.
Ce temps entre la résurrection de Jésus et l’Ascension est le temps de la
catéchèse. Nous l’avons bien entendu : le Seigneur instruit ses apôtres pendant
quarante jours, il leur parle du Royaume de Dieu. On pourrait se demander
pourquoi Luc ne nous rapporte pas l’essentiel de l’enseignement de Jésus, mais
ceci est à tempérer pour deux raisons : la première, c’est qu’il y a très
vraisemblablement des éléments de cet enseignement dans les Évangiles — et
en particulier dans le discours après la Cène de la fin du chapitre 13 jusqu’à la
fin du chapitre 16 dans l’Évangile de Jean. Et ce n’est pas pour rien que dans la
liturgie, l’Église nous fait entendre l’ensemble de ce discours dans les messes de
semaine pendant le Temps Pascal. Mais l’autre raison, c’est aussi que cet
enseignement continue depuis 2000 ans à travers les ministres ordonnés de
l’Église, à travers le ministère parental des parents et on pourrait même dire des
grands-parents auprès des enfants et des petits-enfants, à travers le ministère
des catéchistes. C’est toujours le Seigneur qui continue de catéchiser son Église
et de parler à ses disciples du Royaume de Dieu, dans cette médiation qu’est
l’Église. Nous continuons d’être instruits par le Seigneur lui-même à travers son
corps qui est l’Église.
Nous entendions dimanche dernier cette promesse de l’Esprit-Saint, l’Esprit Saint
qui, déjà en nous, non seulement nous rappelle les paroles du Seigneur —
encore faut-il que nous les laissions entrer dans notre mémoire — mais l’Esprit
Saint aussi qui nous donne de comprendre de l’intérieur le mystère du Christ, qui
nous aide à regarder notre monde comme Dieu le voit, et à agir dans notre monde
comme Jésus. C’est pour cela que l’Esprit Saint nous est donné. Depuis
l’Ascension, les hommes ne voient plus Jésus, même depuis sa mort sur la croix ;
mais depuis la Pentecôte, ils voient l’Église, ils voient des chrétiens. Et nous
savons bien quel est le signe de reconnaissance, unique, que Jésus donne :
« c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’on vous reconnaîtra
pour mes disciples » (Jn 13,35).
Tout cela nous équipe pour que nous puissions vivre dans notre monde comme
des citoyens du Royaume. Le drame dans lequel vit notamment notre société
occidentale, c’est qu’il n’y a pas d’autre avenir que le cimetière. Si nous ne voyons
plus le Ciel, si nous ne voyons plus le Paradis, s’il n’y a plus de Royaume, si nous
ne comprenons pas que depuis les premiers instants de notre conception dans
le ventre de notre maman, nous avons été créés pour l’éternité, nous perdons de
vue le sens de notre existence. Et il n’est pas étonnant que lorsque la vie devient
trop insupportable, on veuille la faire cesser. Mais si nous voyons que le but de
notre vie, c’est le Ciel, c’est l’éternité avec Dieu, alors tout change… Alors, la vie
qui est la nôtre sur cette terre prend un sens.
Chez Thérèse de l’Enfant-Jésus, le désir du Ciel est immense, il accompagne
toute sa vie depuis qu’elle est toute petite. J’en cite deux exemples simplement,
dans des lettres qu’elle écrit, la première à sœur Agnès, Pauline, elle contemple
la face de Jésus et elle dit :
Oui la Face de Jésus est lumineuse mais si, au milieu des blessures
et des larmes elle est déjà si belle, que sera-ce donc quand nous la
verrons dans le Ciel ?… Oh ! le ciel… le Ciel… Oui, pour voir un jour
la Face de Jésus, pour contempler éternellement la merveilleuse
beauté de Jésus, le pauvre grain de sable désire être méprisé sur la
terre !… (LT 95 Juillet-août (?) 1889)
Le pauvre grain de sable, c’est une manière dont Thérèse se désignait ellemême.
Et puis, dans une autre lettre à sa sœur Céline :
Nos pensées à nous ne sont point sur la terre d’exil, notre cœur est
là où est notre trésor, et notre trésor est là-haut dans la patrie où
Jésus nous prépare une place auprès de lui. (LT 127 du 26 Avril 1891)
Mais désirer le Ciel, vivre en vue du Ciel, vivre pour le Ciel ne nous détourne pas
de notre vie présente et ne nous fait pas mépriser notre vie présente comme si
elle ne valait rien. Et Thérèse s’écrie :
la vie c’est un trésor… chaque instant c’est une éternité, une éternité
de joie pour le ciel, une éternité de voir Dieu face à face, de n’être
qu’un avec lui !… Il n’y a que Jésus qui est ; tout le reste n’est pas…
aimons-le donc à la folie, sauvons-lui des âmes. (LT 96 du 15 octobre
1889, à Céline)
Oui, le fait de désirer le Ciel, le fait d’avoir présent à notre cœur ce terme du
chemin, cet accomplissement du chemin, donne sens à chacun des instants de
notre vie. Nous pouvons prendre l’image du montagnard qui veut arriver au
sommet de la montagne : le sommet de la montagne habite chacun de ses pas.
Et lorsque ses pas deviennent douloureux, cette douleur même est habitée du
sommet et de la contemplation qu’il pourra vivre en haut du sommet. C’est ainsi
que se déroule notre vie. Il nous faut vraiment apprendre à désirer le Ciel, à
contempler ce Ciel notre patrie, et à déshabituer notre cœur de se remplir de
plaisirs à court terme qui, au fond, nous empêchent de creuser en nous le vrai
désir qui est le désir de voir Dieu face à face, le désir de contempler Jésus, le
désir de vivre éternellement dans l’amour de Dieu.
Oui, notre terre est un exil qui prend son sens avec cette contemplation du Ciel.
Dans son Offrande à l’Amour Miséricordieux, Thérèse écrit :
Après l’exil de la terre, j’espère aller jouir de vous dans la Patrie,
mais je ne veux pas amasser de mérites pour le Ciel,
Thérèse n’entre pas dans une sorte de marchandage en disant : “Je vais
chercher à bien me comporter pour aller au Ciel.” Non. Elle abandonne cela à
Jésus et elle veut vivre autrement. Elle dit :
je veux travailler pour votre seul Amour, dans l’unique but de vous
faire plaisir, de consoler votre Cœur Sacré et de sauver des âmes qui
vous aimeront éternellement. (Prière 6, du 9 Juin 1895 )
Oui, dans cette fête de l’Ascension, nous sommes invités à contempler ce Ciel
vers lequel nous marchons, mais non pas pour rester là, les yeux en l’air, ignorant
de ce qui se passe autour de nous. Les anges, dans le livre des Actes des
Apôtres, nous renvoient vers cette terre : « Pourquoi restez-vous là à regarder
vers le ciel ? Ce Jésus qui a été enlevé au ciel d’auprès de vous, viendra de la
même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel ». Alors, nous repartons
sur les chemins de notre vie, nous repartons pour y trouver Jésus. Trouver Jésus
dans notre cœur : « Que le Christ Jésus habite dans vos cœurs par la foi », dit
saint Paul aux Éphésiens (3,17). Trouver Jésus dans le toucher des sacrements
de l’Église, où le Seigneur continue, à travers son corps qui est l’Église, à venir
nous toucher corporellement comme il l’a fait sur les chemins de Judée, de
Samarie, de Galilée. Toucher Jésus à travers les plus petits d’entre les siens :
« Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez
fait » (Mt 25,40). Il s’agit d’apprendre à vivre avec Jésus, non seulement dans
notre cœur, mais en le reconnaissant dans nos frères, et de grandir dans cette
charité qui est le signe de reconnaissance de l’Église : « C’est à l’amour que vous
aurez les uns pour les autres qu’on vous reconnaîtra pour mes disciples ».
Pour tout cela, nous sommes équipés du don de l’Esprit Saint. Et nous allons,
dans les jours qui viennent, nous disposer à nous laisser renouveler dans ce
grand don de l’Esprit Saint. Mais avez-vous bien entendu ce que Paul nous a dit
dans la deuxième lecture ? Quelque chose d’extraordinaire ! Dans le texte grec,
il utilise une succession de compléments de noms, “l’énergie de la force de la
vigueur” — κατὰ τὴν ἐνέργειαν τοῦ κράτους τῆς ἰσχύος αὐτοῦ —, une espèce
d’expression redondante, tellement Paul ne sait pas comment parler de
l’extraordinaire force que Dieu le Père met en œuvre dans le Christ pour le
ressusciter des morts et le faire monter à sa droite dans les cieux. Et il nous
dit :cette extraordinaire puissance, c’est cette puissance-là qu’il met à l’œuvre
dans vos vies de croyants ! L’Esprit Saint qui nous est donné, la force de Dieu
qui nous anime, c’est celle par laquelle il a ressuscité Jésus et l’a fait monter aux
cieux. C’est parce que nous sommes trop souvent oublieux de cela que nous
nous laissons, j’allais dire familièrement, “avoir” dans les tentations. C’est parce
que nous ne gardons plus les yeux fixés sur Jésus, c’est parce que nous ne
sommes plus intérieurement, spirituellement, j’allais dire, “connectés” à cet Esprit
Saint, à cette extraordinaire puissance que Dieu déploie en nous. Et pour que
Dieu puisse déployer en nous cette puissance, il faut que nous arrêtions de
vouloir faire les choses par nos propres efforts. Il faut que nous accueillions cette
puissance et que nous agissions par Jésus, avec Jésus, en Jésus.
« Sans moi, vous ne pouvez rien faire », dit Jésus (Jn 15,5). Avec lui, nous
pouvons croire, espérer et aimer.
Frères et sœurs, demandons cette grâce, dans les jours qui viennent, de
vraiment nous rendre disponibles à l’action de l’Esprit-Saint en nous.
Offrons-nous généreusement au Seigneur pour qu’il puisse faire en nous ce qu’il
veut, pour qu’il puisse déployer en nous sa grâce, pour qu’il puisse faire de nous
d’autres Christ, pour que les hommes et les femmes au milieu desquels nous
vivons, en nous voyant vivre, voient l’Évangile vécu.
Amen.
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