Dimanche 7 décembre 2025
2ème dimanche de l’Avent – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Isaïe 11,1-10
Psaume : 71 (72), 1-2, 7-8, 12-13, 17
2ème lecture : Romains 15,4-9
Évangile : Matthieu 3,1-12

Nous l’entendrons dans quelques jours, à savoir le jour de Noël : « Il y eut un homme envoyé par Dieu ; son nom était Jean. Il est venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Cet homme n’était pas la Lumière, mais il était là pour rendre témoignage à la Lumière ». Jean n’était pas seulement un prophète d’autrefois qui aurait comme terminé son ministère… le ministère de Jean est toujours actuel et Jésus commencera sa vie publique en prenant la suite de Jean le Baptiste, et en reprenant la même prédication d’appel à la conversion à Béthanie, au-delà du Jourdain, pendant que Jean, lui, monte en Samarie poursuivre son œuvre. Cet appel à la conversion retentit dans le peuple d’Israël, mais il retentit aussi au milieu de nous. Que faire ? Jean a des paroles très rudes. Il traite ses auditeurs « d’engeances de vipères » en clair de “fils du serpent”, c’est-à-dire “fils du diable”, et il leur dit qu’il s’agit de se convertir non pas de manière illusoire ou intentionnelle, mais de manière concrète et réelle : « Produisez donc des fruits qui expriment votre conversion ».

Dans la deuxième lecture que nous entendons aujourd’hui, Paul évoque les Livres Saints et il nous parle de « la persévérance et du “réconfort” — on pourrait traduire aussi de la “consolation” — des Écritures », afin que nous ayons l’espérance. Une des sources de notre conversion, c’est notre méditation de la Parole de Dieu, car elle est efficace la Parole de Dieu, elle transforme les cœurs (Cf. Hb 4,12). Et il n’y a pas de conversion possible, si nous ne laissons pas la Parole de Dieu nous travailler ; c’est pour cela qu’il nous faut prendre du temps pour la lire, la connaître, la méditer.

La deuxième chose que nous pouvons noter, c’est, dans la prophétie d’Isaïe, l’annonce de ce rejeton de la souche de Jessé, c’est-à-dire comme un nouveau roi messie qui ne jugera pas sur l’apparence, qui ne se prononcera pas sur des rumeurs, qui jugera les petits avec justice. Et ce rejeton, ce roi Messie annoncé établira un règne de paix, si bien que c’est auprès de lui qu’il nous faut chercher la paix de notre conversion. Notre cœur est inquiet et troublé par le mal qui réside en nous. Notre cœur est inquiet et troublé par le péché qui continue de faire son œuvre en nous. Notre cœur est apaisé et généreux lorsque le bien habite en nous. Jusqu’à notre mort, nous serons dans ce mélange en nous… mais tant que le roi Messie, Jésus, habite en nos cœurs, tant que c’est le Seigneur Jésus que nous cherchons à écouter, à aimer et à suivre, tant que c’est de lui que nous cherchons notre conversion, alors nous grandirons dans la paix.

Thérèse de l’Enfant Jésus parle de conversion et elle en parle à deux propos : sa propre conversion et la conversion des pécheurs. Sa propre conversion, elle en parle deux fois : l’une dans le manuscrit A lorsqu’elle raconte la nuit de Noël 1886 (45r°), et une autre fois, dans une lettre à l’abbé Roulland où elle lui raconte, elle lui résume cette nuit de Noël où elle parle de sa complète conversion (LT201 du 1er novembre 1896). Que s’est-il passé dans cette nuit de Noël ? Thérèse le résume d’une phrase tout à fait importante. Depuis la mort de sa maman, Thérèse vit une hypersensibilité : elle pleure facilement, elle pleure d’avoir pleuré. Elle ne parvient pas à maîtriser cette sensibilité et ne parvient pas à maîtriser ses larmes, et elle dit d’elle-même : j’étais vraiment insupportable. Ce n’est pas faute d’avoir fait de multiples efforts, mais aucun de ses efforts n’a permis de juguler, de maîtriser cette hypersensibilité. Dans la nuit de Noël, Thérèse va parvenir à refouler ses larmes et elle comprend aussitôt que si elle a pu le faire, c’est grâce à Jésus. Et elle résume cet événement dans cette phrase magnifique :

En un instant l’ouvrage que je n’avais pu faire en 10 ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. (MsA 45v°)

Thérèse a conscience que sa complète conversion est l’œuvre du Christ : Jésus, le fit, mais l’œuvre du Christ qui vient comme s’insérer dans la bonne volonté de Thérèse : se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fi défaut. Cette bonne volonté de Thérèse, qui est son ouverture à la grâce, qui est sa capacité à accueillir la grâce de la conversion.

Lorsque nous entendons la prédication de Jean-Baptiste, nous pourrions avoir la tentation de nous raidir en nous disant : je vais y arriver, par mes efforts, sur tel point de conversion, sur tel autre point…
Non ! « Sans moi, dit Jésus, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15,5). Jésus ne nous dit pas : “vous ne pouvez pas tout faire”, il ne nous dit pas : “vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout”… Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Alors, quels que soient les points de conversion dans notre vie que nous devons travailler, commençons par en demander la grâce, très concrètement : Seigneur Jésus, fais-moi la grâce, sur tel point de ma vie, que je me convertisse vraiment. Peut-être faut-il ajouter : quel qu’en soit le prix pour moi. Et en ajoutant cela, nous verrons si vraiment nous le désirons, si vraiment nous le voulons ou bien si nous pensons : Seigneur, si cela me coûte un peu trop cher, tant pis, laisse comme ça… Jusqu’où est ce que je veux me convertir ?

Dans le procès ordinaire en vue de la béatification de sœur Thérèse de l’Enfant, Jésus, Céline, sa sœur de trois ans et demi plus âgée qu’elle, sous le nom de religion de sœur Geneviève, donne ce témoignage :

Un jour, ayant lu ce passage de l’Ecclésiastique : « La miséricorde fera à chacun sa place selon le mérite de ses œuvres » (Si 16,15), je lui demandai pourquoi il y avait « selon le mérite de ses œuvres », puisque saint Paul parle d’« être justifiés gratuitement par la grâce » (Rm 3,24). Elle m’expliqua alors avec feu que si le véritable esprit d’enfance était pétri d’abandon et de confiance en Dieu, il ne l’était pas moins d’humilité et de sacrifice. « Il faut — me dit-elle — faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, pratiquer la vertu en toute occasion, se renoncer constamment, prouver son amour par toutes les délicatesses et toutes les tendresses, en un mot, produire toutes les bonnes œuvres en notre pouvoir par amour de Dieu. Mais, à la vérité, comme tout cela est peu de chose, il est urgent de mettre toute sa confiance en Celui qui seul sanctifie les œuvres, et peut sanctifier sans les œuvres, puisqu’il tire des enfants d’Abraham des pierres mêmes (Cf. Mt 3,9) Oui, il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer serviteurs inutiles (Cf.Lc17,10), espérant toutefois que le bon Dieu nous donnera, par [373r] grâce, tout ce que nous désirons. C’est là, la “petite voie d’enfance” ».

Et sœur Geneviève continue :

La Servante de Dieu était si éloignée d’une piété vague et indolente, qu’elle avait donné pour base à la sienne l’amour de la croix. Elle appréciait si fort le travail laborieux de la souffrance, qu’elle ne croyait pas sans lui pouvoir vivre d’amour. (Témoignage de Sœur Geneviève (Céline) au Procès de l’Ordinaire)

Eh bien, frères et sœurs, en entendant ce matin cet appel à la conversion de Jean-Baptiste, dans ce temps où nous sommes appelés à raviver en nous la vigilance dans l’attente de la venue en gloire du Seigneur, entendons aussi cette invitation de Thérèse à entrer dans une totale confiance en Dieu, et à demander la grâce de notre complète conversion pour que nous puissions vraiment, non seulement plaire à Dieu, mais être davantage dans le monde, sel de la terre et lumière.

Amen.