Dimanche 1er mars 2026
2ème dimanche de Carême – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Genèse 12, 1-4a
Psaume : 32 (33), 4-5, 18-19, 20.22
2ème lecture : 2 Timothée 1, 8b-10
Évangile : Matthieu 17, 1-9

« Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai… Abraham s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit ».

D’une certaine manière, nous venons d’entendre le résumé de votre vie à vous, les catéchumènes. Si vous vous êtes mis en route, c’est sur le mystère d’une parole, quelle que soit la forme qu’a pris cette parole. Si vous êtes aujourd’hui catéchumènes, c’est que Dieu vous a parlé, d’une manière ou d’une autre, et que sa parole vous a mis en chemin, et ce chemin, vous ne savez pas où il va. Oh, bien sûr, on peut dire : « Je me prépare au baptême », oui mais le baptême n’est qu’un commencement. On peut dire : « Je me prépare à la vie chrétienne ». Qu’est-ce que sera cette vie chrétienne ? On peut dire : « je veux recevoir le baptême pour être saint », oui, mais comment cette sainteté va se déployer dans ta vie ? On peut dire : « Je marche vers le Royaume ». Mais quel est-il ce Royaume ? Et comment se déploie-t-il ? Nous ne savons pas. Et si nous avons des idées a priori de ce que cela devra être, soit nous cesserons de suivre le Christ parce que ce qu’il nous fera vivre ne correspondra pas à nos projets, soit nous serons surpris.

Mais l’on pourrait dire la même chose de vous qui vous préparez au mariage et d’une certaine manière, plus encore, car il s’agit bien de quitter sa parenté et la maison de son père pour pouvoir se marier. Souvenez-vous : « L’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme et ils seront deux vers une seule chair » (Gn 2,24). On sait à peu près ce qu’est le mariage, mais ce que sera votre vie d’époux, et je vous le souhaite de parents, vous n’en savez rien.

Tout ce que nous savons, c’est que Dieu nous promet quelque chose. Toujours, Dieu nous ouvre un avenir. Mais quel est cet avenir ? Être chrétien, c’est-à-dire être disciple de Jésus, c’est accepter de ne plus maîtriser précisément notre avenir. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à préparer, qu’il n’y a rien à prévoir, mais il s’agit de s’en remettre à un autre qui nous conduit. La suite du Christ, suivre le Christ, c’est une des traductions de ce que c’est qu’être chrétien. Et s’il s’agit de suivre Christ, il s’agit d’aller là où lui nous emmène.

Guy Gaucher, qui était un Carme fin connaisseur de sainte Thérèse, était venu faire une journée de spiritualité au séminaire d’Issy les Moulineaux quand j’étais jeune séminariste. Et je me souviens d’une de ces paroles qui m’avaient marqué, il nous avait dit : « la vie spirituelle ne consiste pas à avancer en se retournant de temps en temps pour dire : “Eh, Jésus, tu suis ?” ». La vie spirituelle, c’est de suivre le Christ.

Et c’est pour cela que dans cet événement étrange de la Transfiguration, Dieu le Père nous dit : « Écoutez-le ». Il nous manifeste Jésus dans toute sa gloire, et avec lui, Moïse et Élie, dans l’évidence de leur présence : Moïse, qui a reçu la Torah, la sainte loi de Dieu pour le peuple d’Israël, prémices de toutes les nations, et Élie, grande figure prophétique. La loi et les prophètes qui viennent comme s’incliner devant Jésus, en qui Dieu se dit tout entier. « Dieu, personne ne l’a jamais vu, dit saint Jean à la fin de son prologue, le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1,18). La nuée lumineuse qui évoque la présence de l’Esprit-Saint, la nuée lumineuse qui va les couvrir de son ombre comme l’Esprit viendra couvrir de son ombre la Vierge Marie, cette nuée lumineuse évoque la tente véritable dans laquelle le Seigneur Jésus nous fera entrer. Et cette voix du Père qui désigne Jésus : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »

Déjà dimanche dernier, dans l’oraison d’ouverture de la messe, nous demandions que durant ce Carême, nous puissions progresser dans l’intelligence du mystère du Christ. Aujourd’hui, nous entendons qu’il s’agit vraiment d’écouter le Christ Jésus. Et pour l’écouter, il n’y a pas tellement d’autre moyen que de faire ce que fait l’Église depuis la Pentecôte, c’est de lire et de relire sans cesse les saints Évangiles, de les méditer, de les faire descendre dans notre cœur pour qu’ils puissent y porter du fruit. Écouter Jésus.

Sainte Thérèse nous dira, elle l’écrit dans une lettre à sa sœur Léonie :

L’unique bonheur sur la terre c’est de s’appliquer à toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne. (LT 257 du 17 juillet 1897)

Car cette suite du Christ est fondamentalement un acte de confiance. Nous ne connaissons pas notre avenir, nous ne savons pas ce qu’il sera, ni au niveau personnel, ni au niveau familial, ni au niveau national, ni au niveau international. Nous ne savons à peu près rien. Ce que nous savons, c’est que Jésus est ressuscité, vivant pour toujours, et qu’il est digne de confiance. Et donc il est sage et raisonnable de faire confiance à Jésus, d’apporter crédit à sa parole. D’autant plus que dans cet événement de la Transfiguration se cache un deuxième événement que l’on ne voit pas toujours : Jésus est transfiguré, son visage devint brillant comme le soleil, ses vêtements blancs comme la lumière. Jésus entre dans la gloire de Dieu, comme si son chemin était terminé, comme s’il était arrivé au bout, à l’accomplissement de la vie humaine. Il est déjà dans le Royaume et dans la gloire du Royaume. Quel est ce deuxième événement que l’on risque de ne pas remarquer, qui est pourtant évident ? C’est que la Transfiguration s’arrête. Pourquoi s’arrête-t-elle ? Parce que Jésus, pour nous les hommes et pour notre Salut, renonce à sa gloire pour entrer librement dans sa Passion. Et c’est peut-être l’événement le plus important : Jésus renonce à entrer dans la gloire en son humanité, pour y entrer à travers sa Passion et sa Croix, et y entrer librement. Le Père ne met pas la Croix comme condition de la glorification du Fils. C’est ensemble, dans la Trinité sainte, que librement le Fils se livre pour nous les hommes et pour notre Salut.

Comme

Thérèse l’écrira dans sa poésie “Vivre d’amour”, sur la suggestion d’ailleurs de sa sœur Céline — une fois qu’elle a écrit sa poésie, qu’elle a pensé peu avant le Carême de l’année 1895, elle la montre à Céline et Céline lui dit : vous n’avez pas parlé de la croix. Et Thérèse compose la quatrième strophe qui commence ainsi :

4. Vivre d’Amour, ce n’est pas sur la terre

Fixer sa tente au sommet du Thabor.

Avec Jésus, c’est gravir le Calvaire,

C’est regarder la Croix comme un trésor !…

(Le Thabor est une des collines pas très loin de Nazareth sur laquelle la tradition place l’événement de la transfiguration.)

La vie chrétienne n’est pas se tenir sur le Thabor, contemplant sans cesse la gloire de Jésus. La vie chrétienne se déroule dans la vallée. Dans un autre passage d’une lettre à Céline, Thérèse dit :

Notre Seigneur veut laisser les brebis fidèles dans le désert Comme cela m’en dit long !… Il est sûr d’elles ; elles ne sauraient plus s’égarer car elles sont captives de l’amour, aussi Jésus leur dérobe sa présence sensible pour donner ses consolations aux pécheurs, ou bien s’Il les conduit sur le Thabor c’est pour peu d’instants, la vallée est le plus souvent le lieu de son repos. « C’est là qu’Il prend son repos à midi. » (LT 142 du 6 Juillet 1893)

La vallée qui désigne la vie ordinaire, cette vallée qui est souvent une vallée de larmes comme nous le chantons dans le Salve Regina :

Ad te clamámus, éxules, fílii Hévæ.

Vers toi nous crions fils exilés d’Eve

Ad te suspirámus, geméntes et flentes in hac lacrimárum válle.

Vers toi nous soupirons, ô Marie, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes.

Oui, notre vie est souvent souffrante, et il s’agit pour nous de rester accrochés à Jésus qui nous conduit à travers les méandres de notre existence vers la gloire du Royaume.

Alors entendons l’exhortation de l’apôtre :

Fils bien-aimé, avec la force de Dieu, prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Évangile. Car Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cette grâce est devenue visible car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté. Eh bien qui que nous soyons, quel que soit notre chemin, en ce dimanche où l’Église nous fait contempler la Transfiguration de Jésus, contemplons Jésus qui renonce à cette gloire pour venir marcher avec nous sur nos chemins.

Mais il demande que nous le laissions passer devant, pour qu’il nous ouvre le chemin, pour qu’il nous montre la voie, pour qu’il enlève certains obstacles et pour que toujours, en marchant à sa suite, nous ayons la certitude d’être sur le bon chemin.

Amen.