Dimanche 15 mars 2026
4ème dimanche de Carême – Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab
1ère lecture : 1 Samuel 16, 1b.6-7.10-13a
Psaume : 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6
2ème lecture : Ephésiens 5, 8-14
Évangile : Jean 9, 1-41
Cet homme, au départ aveugle, utilisant sa raison, son intelligence, va progressivement prendre position, affiner sa compréhension de l’événement et ultimement poser un deuxième acte de foi.
Je dis un deuxième acte de foi car il y a au départ un premier acte de foi.
Essayez d’imaginer la scène en vous mettant dans la peau de l’aveugle :
Il ne voit rien, il est aveugle de naissance. Il est assis ; quelqu’un s’approche, ne lui demande rien. Il l’entend cracher par terre, quelques secondes après, il sent qu’on lui met de la boue sur les yeux et on lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé ». Pour aller à la piscine de Siloé, c’est comme si, en partant de la basilique, il fallait descendre tout droit jusqu’à l’Orbiquet. Ce n’est pas un chemin pratique pour un aveugle et ce n’est pas à côté. Et cependant, cet homme fait ce qui lui a été dit, c’est cela le premier acte de foi… car la foi n’est pas d’abord un sentiment : elle est d’abord de faire ce que dit Dieu ou ce que dit Jésus.
Cet homme ne sait pas, il n’a pas vu celui qui lui a mis de la boue sur les yeux et lui a dit va te laver à la piscine de Siloé. Il le fait, il recouvre la vue et il n’a jamais vu Jésus. Et à travers l’adversité qu’il rencontre dans les interrogatoires des pharisiens, il va petit à petit se prononcer :
- L’homme qu’on appelle Jésus.
- Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ?
- C’est un prophète.
- Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois.
- Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.
Et enfin :
- Crois-tu au Fils de l’homme ?
- Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?
- Tu le vois, et c’est lui qui te parle.
- Je crois, Seigneur !
- Tu le vois, et c’est lui qui te parle.
- Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?
Cet homme vit l’approfondissement progressif de sa compréhension de Jésus, de sa compréhension de ce qui lui est arrivé.
C’est au fond l’histoire de tout homme qui est là, et en particulier l’histoire de tous les catéchumènes et de ceux qui cherchent Dieu. Et je ne peux que me réjouir si dans cette assemblée, il y a des catéchumènes ou des personnes qui ont poussé la porte parce qu’ils cherchent Dieu.
Chacun de nous, si nous sommes là ce matin, c’est qu’il s’est passé quelque chose dans notre vie. Quelque chose où Dieu nous a touchés, où Jésus nous a touchés. Et dans notre cheminement, cette relation à Dieu, cette relation à Jésus, est sans cesse en mouvement. Elle n’est pas stable. Pourquoi n’est-elle pas stable ? Parce que Jésus est vivant et que nous sommes vivants, et qu’une relation entre deux vivants est une relation vivante qui ne cesse de vivre et donc d’évoluer. Nous sommes invités, comme cet aveugle, à approfondir notre compréhension du mystère du Christ : c’était la prière du premier dimanche de l’Avent, où nous demandions à Dieu la grâce de “progresser dans l’intelligence du mystère du Christ”, comme le fait cet aveugle.
Et pourquoi y a-t-il une progression ? C’est parce que c’est ainsi que nous sommes faits. Nous sommes créés dans le temps et si nous vivons dans le temps, c’est parce que nous sommes des êtres de devenir qui petit à petit grandissent, qui petit à petit approfondissent le sens de l’existence. Thérèse a bien conscience de cette dimension-là, elle le note dans le manuscrit A :
Depuis ma prise d’habit, j’avais déjà reçu d’abondantes lumières sur la perfection religieuse, principalement au sujet du vœu de Pauvreté. Pendant mon postulat, j’étais contente d’avoir de gentilles choses à mon usage et de trouver sous la main tout ce qui m’était nécessaire. « Mon Directeur » — c’est ainsi qu’à cet endroit Thérèse parle de Jésus — souffrait cela patiemment, car Il n’aime pas à tout montrer aux âmes en même temps. Il donne ordinairement sa lumière petit à petit.
Et elle donne un autre exemple :
(Au commencement de ma vie spirituelle, vers l’âge de 13 à 14 ans, je me demandais ce que plus tard j’aurais à gagner, car je croyais qu’il m’était impossible de mieux comprendre la perfection ; j’ai reconnu bien vite que plus on avance dans ce chemin, plus on se croit éloigné du terme, aussi maintenant je me résigne à me voir toujours imparfaite et j’y trouve ma joie…) (Ms A Folio 74, r°)
Au fond, cet homme progresse d’acte de foi en acte de foi. Je disais que la finale, « je crois Seigneur », est le deuxième acte de foi, mais au fond, il n’est peut-être pas le deuxième… Peut-être que dans chaque controverse, c’est un acte de foi qui est posé.
Lorsque cet homme dit : c’est un prophète,
lorsque cet homme dit : je ne sais pas si c’est un pécheur, mais il m’a ouvert les yeux,
lorsque cet homme dit : Dieu n’exauce pas les pécheurs. Cet homme n’est donc pas un pécheur et ainsi de suite…
Ce sont des petits actes de foi qui le font progresser dans la vie spirituelle, mais en même temps qu’il progresse dans cette vie, il se voit dépouillé. Il a été enrichi de la vision, mais il est comme dépouillé de sa communauté. Les pharisiens vont finir par le mettre dehors. Sa relation à ses parents, on pourrait dire familièrement, “en prend un coup” puisque ses parents se désolidarisent de lui : demandez lui, il a l’âge ; on ne veut pas se prononcer. Et je sais bien, pour avoir accompagné des catéchumènes, comment pour certains leur chemin vers le Christ est douloureusement vécu par rapport à leur famille : chez certains, la famille les rejette vraiment.
La croissance dans la foi marche avec un dépouillement et Thérèse a bien repéré ce dépouillement. Elle l’évoque dans une lettre à Céline. Elle lui dit :
Jésus se plaît à prodiguer ses dons à quelques-unes de ses créatures, mais bien souvent c’est pour s’attirer d’autres cœurs, et puis quand son but est atteint, il fait disparaître ces dons extérieurs, il dépouille complètement les âmes qui Lui sont les plus chères. (LT 147 du 13 Août 1893)
Quand nous nous mettons en marche vers le Royaume de Dieu, quand nous nous mettons en marche à la lumière du Christ, en voyant notre monde progressivement, de plus en plus, comme Dieu le voit, comme Dieu le regarde, comme Dieu le contemple, alors nous nous laissons dépouiller et nous comprenons bien qu’au jour de notre mort, il faudra se laisser dépouiller même de notre propre corps que nous retrouverons à la résurrection des morts.
Le chemin de la foi n’est pas un chemin où nous accumulons, le chemin de la foi n’est pas un chemin où nous nous enrichissons : le chemin de la foi est au contraire un chemin où nous nous appauvrissons si nous nous laissons faire par le Seigneur. Si la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, alors ceux à qui la bonne nouvelle est annoncée entrent dans un chemin d’appauvrissement : un appauvrissement d’abord spirituel, où nous comprenons de plus en plus que laissés à nous-mêmes, nous ne sommes pas capables de marcher vers le Royaume. C’est là notre grande pauvreté. C’est cette pauvreté-là qui peut accueillir la richesse du Sauveur. Et si nous accueillons cette pauvreté, et si nous cherchons à trouver en Jésus le salut, alors aussi nous compterons de moins en moins sur ce que nous possédons, et nous compterons de plus en plus sur lui, l’unique Sauveur.
Puisse cette deuxième moitié du Carême, ce chemin qui nous reste jusqu’à Pâques, nous faire cheminer dans une relation plus étroite à Jésus, peut-être dans un appauvrissement intérieur et pourquoi pas extérieur plus grand, pour compter de plus en plus sur Jésus.
Amen.
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