Dimanche 15 février 2026
6ème dimanche Pendant l’Année – Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab
1ère lecture : Siracide 15, 15-20
Psaume : 118 (119), 1-2, 4-5, 17-18, 33-34
2ème lecture : 1 Corinthiens 2, 6-10
Évangile : Matthieu 5, 17-37
« Si tu le veux, tu peux observer les commandements », dit Ben Sira le Sage… Ce n’est pas tout à fait l’expérience que nous faisons. Ce n’est pas tout à fait l’expérience que fait saint Paul. Oui, nous pouvons vouloir observer les commandements de Dieu, mais comme Paul le dit dans la Lettre aux Romains, nous faisons l’expérience en nous d’une espèce d’autre loi, qui fait que vouloir le bien est à notre portée, mais non pas l’accomplir ; qui fait qu’il nous arrive de faire le mal que nous ne voulons pas et de ne pas faire le bien que nous voulons. Et cependant, Paul qui explique cela dans la Lettre aux Romains (7,19), écrit dans une autre lettre — la Lettre aux Philippiens — que lui qui est pharisien, il observe la loi. Il dit précisément : pour l’observance de la loi de Moïse, j’étais pharisien ; pour ce qui est du zèle, j’étais persécuteur de l’Église ; pour la justice que donne la Loi, j’étais devenu irréprochable (3,5-6).
Et voilà que Jésus nous dit : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des Cieux ». S’agit-il d’être plus irréprochable qu’irréprochable, comme Coluche qui se moquait de la lessive qui lave plus blanc que blanc ?
La justice qui surpasse celle des pharisiens n’est pas une justice produite par l’homme. Dans ce petit passage de la Lettre aux Philippiens que j’ai évoqué, Paul continue en montrant comment il a fait demi-tour et comment toute cette richesse qui était la sienne — celle d’être pharisien irréprochable — il a considéré tout cela comme rien devant la supériorité de la connaissance de Christ Jésus, mon Seigneur (3,8).
Après nous avoir dit que si notre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, nous n’entrerons pas dans le royaume des Cieux, Jésus reprend la deuxième table de la loi, la deuxième partie des Dix paroles de l’Alliance. En disant : « vous avez appris… et moi je vous dis », il nous entraîne à voir le fond de ce que contiennent les commandements. Il ne s’agit pas seulement de ne pas tuer : il s’agit de voir même comment, de différentes manières, nous pouvons attenter à la vie du prochain. Il ne s’agit pas seulement de ne pas commettre formellement l’adultère, mais qu’en fait l’adultère commence dans le cœur et dans la convoitise du cœur. Il ne s’agit pas seulement d’observer les serments
qui sont faits, mais de savoir être sans cesse dans la vérité et d’avoir un oui qui soit un oui, un non qui soit un non et ainsi de suite.
Ce faisant, que fait Jésus ? Il nous dévoile la manière dont Dieu agit. Puisque nous avons été créés à l’image, à la ressemblance de Dieu, notre vocation, c’est d’imiter Dieu comme des enfants bien-aimés, ainsi que Paul le dira aux Éphésiens (5,1). Il va s’agir d’aimer comme Jésus nous a aimés : c’est le commandement nouveau. Donc les commandements nous décrivent d’abord l’agir de Dieu. Dieu n’est pas meurtrier, Dieu est source de vie. Dieu fait miséricorde et sa miséricorde dépasse la justice. Dieu ne nous convoite pas pour mettre la main sur nous : il désire notre amour. Dieu nous reste fidèle quoi que nous fassions et nous pouvons sans cesse revenir à lui. Dieu est vrai et véritable, et sa parole est toujours crédible parce qu’il ne peut, comme dit l’acte de foi*, ni se tromper ni nous tromper. Et ainsi de suite… Méditer sur les commandements, c’est méditer sur l’agir de Dieu.
Et ces commandements qui sont exprimés dans nos langues, au futur, dans la langue hébraïque, à l’inaccompli, nous pouvons les entendre aussi bien comme des ordres que comme des promesses :
Si tu apprends à vivre avec Dieu, tu verras : tu ne tueras pas.
Si tu apprends à vivre avec Dieu, tu verras : tu ne seras pas adultère.
Si tu apprends à vivre avec Dieu, tu verras : tu ne voleras pas.
Si tu apprends à vivre avec Dieu, tu verras : tu ne mentiras pas.
Si tu apprends à vivre avec Dieu, tu verras : tu ne convoiteras pas.
Les commandements sont autant une promesse de ce que Dieu veut faire en nous, qu’un ordre à observer.
Devant la tâche à accomplir, sainte Thérèse laisse grandir en son cœur à la fois un grand désir de correspondre à ce que Dieu veut, un grand désir de la sainteté — car la sainteté n’est rien d’autre que la vie humaine accomplie pour l’homme : être saint, c’est être parvenu à l’accomplissement de sa vie —, et en même temps, elle consent à percevoir en elle sa pauvreté et son incapacité à le devenir par elle-même. Dans son Offrande à l’amour miséricordieux, qu’elle fait le 9 juin 1895 et qu’elle mettra par écrit deux jours après, elle écrit en s’adressant à la Trinité tout entière :
Je désire accomplir parfaitement votre volonté et arriver au degré de gloire que vous m’avez préparé dans votre royaume, en un mot, je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu d’être vous-même ma Sainteté.
Voilà la justice qui surpasse celle des pharisiens !
Et quand Thérèse va approfondir davantage des choses très concrètes sur la charité fraternelle, elle va s’écrier :
Ah ! Seigneur, je sais que vous ne commandez rien d’impossible, vous connaissez mieux que moi ma faiblesse, mon imperfection, vous savez bien que jamais je ne pourrais aimer mes sœurs comme vous les aimez, si vous-même, ô mon Jésus, ne les aimiez encore en moi. (Manuscrit C 12, v°)
La justice qui surpasse celle des pharisiens, c’est celle de Jésus. Et il s’agit pour nous de laisser Jésus vivre en nous, aimer en nous, croire en nous, espérer en nous. C’est pour cela que dimanche prochain, le premier dimanche du Carême, nous allons demander ceci dans la prière d’ouverture de la messe :
Dieu tout-puissant, toi qui nous invites chaque année à vivre le Carême en vérité, donne-nous de progresser dans l’intelligence du mystère du Christ et d’en rechercher la réalisation par une vie qui lui corresponde.
Le but de ce grand temps du Carême et du Temps Pascal qui va s’ouvrir devant nous, c’est de progresser dans l’intelligence du mystère du Christ, c’est-à-dire de progresser dans l’intimité de Jésus : que Jésus vive de plus en plus en nous ! Nous venons, dimanche après dimanche, entrer dans le sacrifice du Christ par l’Eucharistie. Nous venons nous offrir au Père, par Jésus, avec Lui et en Lui, pour que Jésus puisse vivre par nous, avec nous et en nous. C’est cela l’Alliance amoureuse dans laquelle nous sommes entrés par le baptême.
Il s’agit donc d’apporter beaucoup de soins à notre relation à Jésus pour vivre dans la vérité et le bien. Il nous faut vraiment vouloir — et le décider — vivre un compagnonnage constant avec Jésus qui veut venir faire en nous sa demeure. Jésus n’est pas seulement à côté de nous, il veut venir faire sa demeure en nous.
Enfin, un point qui n’est pas négligeable, c’est la fin de cet Évangile : que votre parole soit oui si c’est oui, non si c’est non. Nous savons la puissance du mensonge qui est à l’œuvre aujourd’hui dans notre monde et relayé par beaucoup de moyens numériques… Il s’agit pour nous que nous entendions le Seigneur nous appeler à avoir une parole de vérité, toujours. Et cela est exigeant ! Thérèse là-dessus, à la fin de sa vie, en parle à plusieurs reprises. Elle dit, ce sont des notes de sa sœur Mère Agnès, dans le Carnet jaune :
J’étais bien petite quand ma tante me donna à lire une histoire qui m’étonna beaucoup. Je vis, en effet, qu’on louait une maîtresse de pension, parce qu’elle savait adroitement se tirer d’affaire, sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase : « Elle disait à celle-ci : Vous n’avez pas tort ; à celle-là : Vous avez raison. » Et je pensais en moi-même : Ce n’est pas bien cela ! Cette maîtresse-là, elle aurait dû ne rien craindre et dire à ses petites filles qu’elles avaient tort quand c’était vrai.
Et maintenant je n’ai pas changé d’avis. J’ai bien plus de misère, je l’avoue, car c’est toujours si facile de mettre le tort sur les absents, et cela calme aussitôt celle qui se plaint. Oui, mais… c’est tout le contraire que je fais. Si je ne suis pas aimée, tant pis ! Moi je dis la vérité tout entière, qu’on ne vienne pas me trouver, si l’on ne veut pas la savoir. (CJ 18.4.3)
Et le jour même de sa mort, elle dit :
Oui, il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité ; oui, j’ai compris l’humilité du cœur… Il me semble que je suis humble.
Tout ce que j’ai écrit sur mes désirs de la souffrance. Oh ! c’est quand même bien vrai !
… Et je ne me repens pas de m’être livrée à l’Amour.
Oh ! non, je ne m’en repens pas, au contraire !
(CJ 30 septembre)
Amen.
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