Jeudi 2 avril 2026
Jeudi Saint – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Exode 12,1-8.11-14
Psaume : 115 (116b),12-13, 15-16ac,17-18
2ème lecture : 1 Corinthiens 11,23-26
Évangile : Jean 13,1-15

C’est dans le cadre du repas juif de la Pâque que Jésus institue le sacrement de
son amour : le sacrement de l’Eucharistie. Le rituel de la Pâque juive fait mémoire
de la sortie d’Égypte, de la libération de l’esclavage et du passage de la mer
Rouge. Un salut du peuple qui s’est fait, comme le dit l’Écriture, à main forte et à
bras étendus pour signifier que c’est vraiment l’action du Seigneur Dieu qui a tiré
son peuple de l’esclavage d’Égypte. Ce repas juif de la Pâque, ce mémorial, est
destiné à être célébré chaque année pour faire mémoire de la sortie d’Égypte.
Mais cette action de “faire mémoire”, ce mémorial, n’est pas seulement le fait de
se rappeler un souvenir à travers le repas juif de la Pâque : le peuple des fils
d’Israël a conscience que Dieu continue de le faire sortir d’Égypte. Et j’entendais
un jour un enseignement d’un rabbin à un auditoire juif, et il disait très clairement :
lorsque nous célébrons la Pâque, nous sortons à nouveau d’Égypte.
Dans ce mémorial, Jésus institue un autre mémorial qui assume toute la
dimension de cette libération d’Égypte. Mais désormais, ce n’est plus un agneau
qui va être immolé, c’est le Christ Jésus lui-même, le Verbe fait chair qui se donne
librement par amour pour chacun de nous. Et ce n’est plus seulement d’un
esclavage terrestre que nous sommes libérés, c’est de l’esclavage du diable qui
nous tient en l’esclavage par la peur de la mort, dit la Lettre aux Hébreux (2,14-
15). Nous sommes tirés de l’esclavage du diable et de l’esclavage du péché.
Le baptême nous fait entrer dans cette libération du Christ en nous unissant à
Jésus, et l’Eucharistie ne cesse de nourrir en nous cette vie d’enfants de Dieu
libérés par le Christ. Mais cette libération par le Christ ne peut perdurer dans
notre vie que si nous demeurons en communion avec Jésus, si nous demeurons
dans l’intimité de Jésus…. et donc si le Seigneur continue de demeurer en nous.
Le sacrement de l’Eucharistie est là pour nous faire sans cesse entrer dans cette
offrande du Christ dans laquelle il nous attire, puisqu’il nous unit à son Corps livré
et à son Sang versé. Lorsque nous venons communier à la messe et que l’Église
nous demande de répondre Amen devant celui qui nous présente le Corps du
Christ, cet Amen signifie : oui, je reconnais que ce pain est devenu réellement,
substantiellement le Corps de Jésus ressuscité.
Mais cela veut dire aussi : Amen, je reconnais que je suis fils de l’Église et que
je veux vivre en communion avec cette Église qui célèbre l’Eucharistie.
Mais cela veut dire aussi : Amen, je suis d’accord pour faire UN avec Jésus qui
se livre. Je suis d’accord pour me livrer moi-même, par amour et dans l’amour,
en union avec Jésus, pour le salut de tous les hommes.
Aucun des sacrements de l’Église n’est pour nous tout seuls. Les sacrements de
l’Église sont tous là pour nous rendre apte à œuvrer avec Jésus au salut de tous.
Pour que l’Eucharistie soit célébrée, Jésus a voulu qu’il y ait des hommes qui
soient avec lui et qui soient envoyés : ce sont les apôtres. Et les apôtres ont
institué, pour que demeure présente jusqu’à la fin des temps ce collège des
apôtres, ceux qui ont pris leur suite et que nous appelons aujourd’hui les
évêques. Et comme les évêques ne peuvent pas être partout pour faire tout ce
qu’il y a à faire, ils ont très tôt dès le IIème siècle — et même un peu avant,
puisqu’on le voit dans les actes des apôtres — institué des hommes pour être
configurés au Christ serviteur — ce sont les diacres — et des hommes pour être
configurés au Christ Bon Pasteur — ce sont les prêtres —, qui sont comme les
deux mains de l’évêque.
Pourquoi avons-nous besoin de prêtres pour célébrer l’Eucharistie ? Pourquoi
est-ce qu’il ne suffirait pas que nous nous saisissions entre baptisés de ce qu’a
voulu faire Jésus ? C’est précisément parce que c’est Jésus qui a l’initiative et le
prêtre est là pour nous rappeler que ce n’est pas nous qui avons l’initiative de
rendre Jésus présent, mais que c’est lui qui prend l’initiative. Le prêtre rappelle
cette extériorité de Jésus à nous, cette liberté de Jésus. Et dans tous les
sacrements, le rôle du ministre qui célèbre le sacrement est d’abord de
manifester l’initiative de Jésus qui vient nous rejoindre dans nos vies, pour nous
donner ce dont nous avons besoin pour grandir dans la foi, dans l’espérance et
dans la charité.
Nous avons besoin de prêtres pour célébrer les sacrements et dans ce diocèse
de Bayeux Lisieux, c’est une grande souffrance pour notre évêque de constater
qu’entre la dernière ordination de prêtre et la prochaine, il y aura au moins 12
ans… 12 ans sans qu’un prêtre soit ordonné. Et ce n’est pas le seul diocèse en
France, en Europe, qui est ainsi. Le Seigneur nous appelle à prier pour envoyer
des ouvriers à sa moisson, mais cela n’a rien d’évident. Et cette affaire trouble
Thérèse. Déjà quand elle a 16 ans, elle écrit à sa sœur Céline :
Nous sommes si peu de chose… et pourtant Jésus veut que le salut des
âmes dépende de nos sacrifices, de notre amour, il nous mendie des
âmes… (LT 96 – 15 octobre 89).
Thérèse a vécu cela au mois de juillet 1887, deux ans avant, dans la cathédrale
Saint-Pierre où, en contemplant une image de Jésus en croix, elle a reçu cet
appel à travailler avec Jésus pour le salut des pécheurs et pour donner sa vie
elle-même par Jésus, avec Lui et en Lui pour le salut des pauvres pécheurs.
Mais quelques années plus tard, en 1892, elle continue à réfléchir — ce qu’elle
n’a jamais cessé de faire toute sa vie. Et elle écrit à nouveau à Céline :
Dernièrement il m’est venu une pensée que j’ai besoin de dire à ma
Céline. C’est un jour que je pensais à ce que je pouvais faire pour
sauver les âmes, une parole de l’évangile m’a montré une vive
lumière. Autrefois Jésus disait à ses disciples en leur montrant les
champs de blé mûrs : « Levez les yeux et voyez comme les campagnes
sont déjà assez blanches pour être moissonnées » — C’est vers la fin de
l’Évangile de la Samaritaine — et un peu plus tard : « A la vérité la
moisson est abondante mais le nombre des ouvriers est petit ;
demandez donc au maître de la moisson qu’Il envoie des
ouvriers. » Nous trouvons cela par exemple, chez saint Mathieu, à la fin du
chapitre 9. Thérèse poursuit :
Quel mystère !… Jésus n’est-Il pas tout-puissant ? les créatures ne
sont-elles pas à celui qui les a faites ? Pourquoi Jésus dit-Il donc :
« Demandez au maître de la moisson qu’Il envoie des ouvriers » ?
Pourquoi ?… Son interrogation est de se dire : mais Jésus, s’il veut qu’il y ait
des ouvriers envoyés à la moisson, si Dieu veut envoyer des ouvriers, il n’a
qu’à les envoyer. C’est d’ailleurs ce que pensent beaucoup de baptisés… Si
Dieu veut des prêtres, il n’a qu’à les appeler, mais Thérèse dit : pourquoi nous
dit-il de demander ? Sa réponse :
Ah ! c’est que Jésus a pour nous un amour si incompréhensible qu’Il
veut que nous ayons part avec lui au salut des âmes. Il ne veut rien
faire sans nous. Le créateur de l’univers attend la prière d’une
pauvre petite âme pour sauver les autres âmes rachetées comme elle
au prix de tout son sang. (LT 135 – 15 Août 1892).
Eh bien, frères et sœurs, en écoutant l’interprétation que Thérèse a de cette
demande du Seigneur, il me semble que vraiment, il nous faut prendre au sérieux
la prière pour demander des prêtres. Et quotidiennement demander au Seigneur,
dans les diocèses où nous vivons, que le Seigneur envoie des ouvriers à sa
moisson, et parmi ses ouvriers des prêtres ; et qu’il suscite des prêtres dans nos
diocèses, dans nos familles — et pas dans la famille du voisin — dans nos
familles, dans nos communautés paroissiales.
Et nous le demandons dans la foi, non pas pour informer Dieu de nos besoins,
mais parce qu’il attend notre prière… parce qu’il ne veut rien faire sans nous…

Amen.