Vendredi 12 juin 2026
Solennité du Sacré-Coeur – Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Deutéronome 7,6-11
Psaume : 102 (103),1-2, 3-4, 6-7, 8.10
2ème lecture : 1 Jean 4,7-16
Évangile : Matthieu 11,25-30

Nous avons été créés par amour. Dieu a eu l’initiative, non seulement de la
création du monde, mais de la création de chacune de nos personnes. Notre
existence elle-même, c’est la première parole de Dieu dans notre vie : je suis une
parole de Dieu, une parole vivante. En me créant, Dieu a prononcé mon nom et
il ne cesse de me porter par sa parole. Vis !… Vis !
Cette initiative de Dieu dans nos vies se poursuit dans le mystère de l’Incarnation
et le mystère de notre Salut. C’est encore Dieu qui a l’initiative. C’est lui qui vient
vers nous comme il est venu vers son peuple pour le tirer de l’esclavage d’Égypte,
comme il a choisi ce plus petit peuple par amour. « Si le Seigneur s’est attaché
à vous, s’il vous a choisis, ce n’est pas que vous soyez le plus nombreux de tous
les peuples, car vous êtes le plus petit de tous. C’est par amour pour vous, et
pour tenir le serment fait à vos pères, que le Seigneur vous a fait sortir par la
force de sa main ». Ce à quoi saint Jean fait écho dans sa première Lettre :
« Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais
c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos
péchés ».
Il nous faut sans cesse revenir à ces deux actes : l’acte de notre création qui est
un acte d’amour, et l’acte de notre salut qui est l’accomplissement de cet amour.
Et dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas moi qui suis à l’origine : j’ai reçu
ma vie de Dieu, j’ai reçu le salut. Et il me faut apprendre à vivre ma vie en
cherchant auprès du Créateur comment vivre… d’où l’importance des
commandements. Et il me faut apprendre à vivre comme “sauvé” en contemplant
le Sauveur et en cherchant à demeurer uni à lui. Car le Salut n’est pas un acte
ponctuel dans mon existence. Le Salut, c’est précisément d’être uni à celui qui
est pour toujours vainqueur du péché et de la mort. Le Salut, c’est d’être uni à
Jésus. C’est pour cela que le Seigneur nous appelle : « Venez à moi, vous tous
qui peinez sous le poids du fardeau, et moi,, je vous procurerai le repos ».
Mais pour venir ainsi à Jésus, il faut bien éprouver en notre existence, d’une part,
que nous avons à être sauvés, que nous avons à être aidés pour aller au Ciel,
pour accomplir notre vie d’homme qui est de vivre pour l’éternité avec Dieu. Mais
aussi, nous avons à découvrir que, bien plus que notre besoin d’être sauvés, le
Seigneur exprime sa volonté de venir faire en nous sa demeure. Jésus veut s’unir
à nous bien plus que nous ne voulons nous unir à lui. C’est lui qui a l’initiative,
c’est lui qui le premier nous a aimés. Et ne cherchons pas à comprendre parce
que c’est incompréhensible ! Qui suis-je, micro-poussière dans l’univers, pour
que Dieu me connaisse, pour que Jésus ait livré sa vie pour moi ? Ne cherchons
pas à le comprendre, mais acceptons-le comme une donnée fondamentale de
notre existence.
Et celui qui se révèle ainsi se révèle doux et humble de cœur. Cette douceur et
cette humilité sont les caractéristiques de l’amour de Jésus pour nous. Dans cette
fête du Sacré-Cœur où l’Église nous fait, dans cette année liturgique, entendre
la fin du chapitre 11 de saint Matthieu, dans cette fête du Sacré-Cœur, il s’agit
non seulement de contempler le cœur de Jésus, mais aussi de comprendre que
ce cœur de Jésus veut devenir le nôtre… Ou plutôt que notre cœur est appelé à
devenir semblable au cœur de Jésus. Par le don de l’Esprit Saint qui répand dans
nos cœurs la charité de Dieu (Rm 5,5), notre cœur est appelé à devenir
semblable à celui de Jésus. C’est un thème qui est cher à sainte Thérèse de
l’Enfant-Jésus et qui revient plusieurs fois dans sa bouche. D’abord, cette
contemplation de l’amour de Dieu pour nous, pour elle. Vous savez comment à
la fin du manuscrit B, elle a cette exclamation :
O Jésus !!laisse-moi dans l’excès de ma reconnaissance, laisse-moi
te dire que ton amour va jusqu’à la folie… Comment veux-tu devant
cette Folie, que mon cœur ne s’élance pas vers toi ? Comment ma
confiance aurait-elle des bornes ?… […]
Jésus, je suis trop petite pour faire de grandes choses… et ma folie à
moi, c’est d’espérer que ton Amour m’accepte comme victime… (Ms B
Folio 5, v°)
C’est-à-dire — traduisons-le peut-être en mots plus contemporains : « Ma folie à
moi, c’est d’oser me laisser aimer par toi jusqu’à la folie ».
Mais Thérèse comprend bien que ce cœur doux et humble qui fait des folies pour
elle devient son modèle. Sœur Marie de la Trinité, qui a été novice de Thérèse
et qui a pris des tas de notes qu’elle a recopiées dans un carnet rouge, note ceci :
Elle ne cessait de me mettre en garde contre le démon de l’orgueil :
« Il tourne sans cesse autour de nous, disait-elle. On s’aveugle, on
s’enténèbre si facilement… […] Tout ce que l’on peut dire et écrire
ce n’est rien. Ce qui préserve, c’est d’être à chaque instant dans la
disposition d’accepter humblement d’être reprise, même si l’on n’a
pas conscience d’avoir eu tort, et surtout ne pas s’excuser
intérieurement. L’humble paix qui s’ensuivra sera la récompense de
notre effort. Il nous est bon et même nécessaire de nous voir
quelquefois à terre, de constater notre imperfection; cela fait plus
de bien que de se réjouir de ses progrès. — Pour vous aider répétez
avec confiance cette prière, particulièrement au moment du
combat : “Jésus doux et humble de cœur, rendez mon cœur
semblable au vôtre.” Aussitôt vous sentirez l’apaisement et la force
de pratiquer l’humilité. »
Et Mère Agnès note au mois de mai 1897, dans le carnet jaune. Elle dit :
— Je lui avais parlé de certaines pratiques de dévotion et de perfection
conseillées par les saints et qui me décourageaient.
— Pour moi, je ne trouve plus rien dans les livres, si ce n’est dans
l’Evangile. Ce livre-là me suffit. J’écoute avec délices cette parole de
Jésus qui me dit tout ce que j’ai à faire : « Apprenez de moi que je suis
doux et humble de cœur » ; alors j’ai la paix, selon sa douce promesse
: … « et vous trouverez le repos de vos âmes. »
—«…Et vous trouverez le repos de vos petites âmes…» (Carnet jaune,
15 mai, 3)
Oui, contempler ce cœur doux et humble, c’est vouloir nous-mêmes entrer dans
cette attitude, non pas par nos propres efforts, mais en en demandant la grâce
et en apprenant à nous réfugier sans cesse dans ce cœur doux et humble, pour
ne pas laisser en nous l’agacement, le ressentiment, l’orgueil de vouloir tout faire
par nous-mêmes, prendre le dessus. Aussi, lorsque Thérèse écrit une prière pour
demander l’humilité vers la fin de sa vie, à la demande d’une de ses sœurs, dans
cette prière, nous trouvons ceci :
O Jésus ! lorsque vous étiez Voyageur sur la terre vous avez dit :
« Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur et vous
trouverez le repos de vos âmes. » O Puissant Monarque des Cieux,
oui mon âme trouve le repos en vous voyant revêtu de la forme et
de la nature d’esclave […] Je les comprends, Seigneur, ces paroles
sorties de votre Cœur doux et humble, je veux les pratiquer avec le
secours de votre grâce.
[…] O mon Bien-Aimé, sous le voile de la blanche Hostie que vous
m’apparaissez doux et humble de cœur ! […] Daignez faire naître
en mon âme la vertu que je désire. Pour obtenir cette grâce de votre
infinie miséricorde je vous répéterai bien souvent : « O Jésus, doux
et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre ! » (Pri 20
Prière pour demander l’humilité)
Pour terminer, je voudrais vous citer une des sources de Thérèse. Car nous
voyons bien chez elle cette contemplation du cœur de Jésus, cette contemplation
du cœur miséricordieux qui est un peu en décalage avec l’enseignement
catholique de son époque. Mais cependant, Thérèse a un petit carnet dans lequel
sa sœur Céline a recopié beaucoup de choses et notamment toute une
méditation que Léonie et Céline ont entendue le 15 octobre 1890 à Paray-leMonial. C’est le révérend Père Tissot, qui est missionnaire d’Annecy, qui faisait
cette méditation. Je ne vous en lis qu’un petit extrait :

Oh ! vraiment on ne se doute pas du don que nous a fait N.S. en nous donnant
son cœur.
Autrefois il était permis de craindre, maintenant il ne l’est plus….
Une nouvelle loi d’amour découlant du S.-C. nous a fait oublier l’ancienne loi :
dans le Cœur de Jésus tout est confiance,
car de ce cœur adorable il ne découle que miséricorde et amour…
Auriez-vous commis toutes les plus grandes fautes possibles
dès que vous vous introduisez dans la Plaie du côté divin,
à peine avez- vous touché à cette Porte sacrée
que l’amour, semblable à un feu dévorant, s’en échappe, se précipite,
et dans son ardeur consume jusqu’aux plus petites infidélités !
Il ne reste plus rien !…
Oui, plus rien !
Le vent de l’amour a même soufflé si fort que la cendre a été balayée……….
Ah ! quel divin incendie que celui de l’amour !
Oh ! croyez-moi ne vous affligez point du passé :
penser encore aux choses d’autrefois
c’est ne pas bien comprendre le Cœur de Jésus………………..
Il est un abîme que les plus grandes iniquités ne sauraient combler :
jetez vos fautes dans ce gouffre d’amour
et bientôt elles seront [43] pulvérisées et il n’en restera plus rien !

Amen.