Dimanche 14 juin 2026
11ème dimanche Pendant l’Année – Année A
Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Exode 19,2-6a
Psaume : 99 (100), 1-2, 3, 5
2ème lecture : Romains 5,6-11
Évangile : Matthieu 9,36 – 10,8

Une fois de plus, les lectures nous rappellent ce que Dieu a fait pour nous : « Vous avez vu ce que j’ai fait à l’Égypte, comment je vous ai portés comme sur les ailes d’un aigle et vous ai amenés jusqu’à moi ». Dans le baptême, nous avons reçu la libération de l’esclavage du péché. Et ce que Dieu annonçait dans l’exode du peuple d’Israël était comme une prophétie, une promesse de ce qui s’accomplit en Jésus. Le passage de la lettre aux Romains nous remet devant le cœur même de l’œuvre du Seigneur Jésus : sa mort pour nous. Et Paul contemple ce que Thérèse appellera une folie : « Alors que nous n’étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les impies que nous étions… La preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs ». Et même, l’apôtre va plus loin en disant que nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis. C’est Paul lui-même qui utilise ce mot terrible : ennemi de Dieu. Mais ainsi, lorsque nous entendrons Jésus nous appeler à aimer nos ennemis, nous comprendrons qu’il nous appelle à aimer comme Dieu nous a aimés, puisqu’il nous a aimés alors que nous étions ses ennemis, au point de donner son Fils en victime offerte pour nos péchés. À plusieurs reprises, Thérèse revient sur cette folie de Dieu, cette folie de Jésus. Dans une de ses lettres à Céline, elle écrit : Le seul crime qui fut reproché à Jésus par Hérode fut d’être fou et je pense comme lui !… oui c’était de la folie de chercher les pauvres petits cœurs des mortels pour en faire ses trônes, Lui le Roi de Gloire qui est assis sur les chérubins… Lui dont la présence ne peut remplir les Cieux… Il était fou notre Bien-Aimé de venir sur la terre chercher des pécheurs pour en faire ses amis, ses intimes, ses semblables, Lui qui était parfaitement heureux avec les deux adorables personnes de la Trinité !… Nous ne pourrons jamais faire pour Lui les folies qu’Il a faites pour nous et nos actions ne mériteront pas ce nom, car ce ne sont que des actes très raisonnables et bien au-dessous de ce que notre amour voudrait accomplir. C’est donc le monde qui est insensé puisqu’il ignore ce que Jésus a fait pour le sauver, c’est lui qui est un accapareur qui séduit les âmes et les mène à des fontaines sans eau… (LT 169 du 19 Août 1894) Oui, cette folie du Christ pour nous, les pauvres pécheurs, lorsque nous la percevons, lorsqu’elle nous touche, alors grandit en nos cœurs le désir de répondre par notre propre folie, en nous offrant nous-mêmes à lui pour qu’à travers nos vies, il puisse révéler sa grâce, sa miséricorde, son amour, son salut. Ainsi comme le pape François le soulignait en créant ce nouveau terme de “disciple-missionnaire”, être disciple de Jésus, c’est identiquement vouloir faire connaître son nom. Comment réaliser les désirs de ma pauvre petite âme ?… Ah ! malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs, j’ai la vocation d’être Apôtre… je voudrais parcourir la terre, prêcher ton nom et planter sur le sol infidèle ta Croix glorieuse, mais, ô mon Bien-Aimé, une seule mission ne me suffirait pas, je voudrais en même temps annoncer l’Evangile dans les cinq parties du monde et jusque dans les îles les plus reculées… Je voudrais être missionnaire non seulement pendant quelques années, mais je voudrais l’avoir été depuis la création du monde et l’être jusqu’à la consommation des siècles… Mais je voudrais par-dessus tout, ô mon Bien-Aimé Sauveur, je voudrais verser mon sang pour toi jusqu’à la dernière goutte… (Ms B Folio 3, r°) Oui, Thérèse a raison de s’enflammer. Lorsque nous contemplons ce que le Seigneur a fait pour nous, pour chacun de nous, lorsque nous contemplons la profondeur, l’immensité de cet amour miséricordieux de Dieu pour nous, de Jésus pour chacun de nous, au point que nous pouvons avec Paul nous écrier : Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi (Ga 2,20), lorsque nous contemplons cela, comment ne pas désirer l’annoncer ? Et comment ne pas l’annoncer sans être nous-mêmes envoyés ? C’est le Seigneur qui nous envoie, comme il a envoyé ses apôtres, comme il a envoyé ses disciples. Nous sommes envoyés parce que nous sommes consacrés. Dans le baptême et la confirmation, nous avons été consacrés pour être envoyés, chacun selon notre genre de vie, chacun selon notre état, là où nous sommes. Une des choses que l’Évangile nous révèle de manière intéressante, c’est que Jésus envoie les apôtres faire ce que lui-même fait. Au verset 35 du chapitre 9 de saint Matthieu, l’Évangile nous dit : « Jésus parcourait toutes les villes et tous les villages, enseignant dans leurs synagogues, proclamant l’Évangile du Royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité. » Et au début du chapitre 10 : « Alors Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir d’expulser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité » (10,1).

Jésus nous envoie faire ce qu’il a fait. Jésus nous envoie apporter le Salut qui vient de lui seul à nos contemporains. Ce Salut qui d’abord nous touche et nous met en mouvement. Et c’est à travers nous, à travers nos vies, que le Seigneur veut que ce Salut rejoigne tous nos contemporains. La moisson est abondante, dit Jésus. Il parle bien de moisson, il ne parle pas de semailles. Et même pour le Parisien que je suis, j’ai compris que la moisson vient après les semailles. Si donc Jésus parle de moisson, c’est que d’une manière ou d’une autre, précédemment, quelqu’un a semé. En fait, dans la vie de tous ceux que nous rencontrons, quelque chose de Dieu est en train de germer, quelque chose de Dieu a été semé dans leur cœur. Toujours, Dieu nous précède. Toujours, l’Esprit Saint nous précède. Notre interlocuteur ne le sait pas forcément, mais nous, nous le savons et nous pouvons agir de manière telle que nous allons comme chercher ce grain qui est en train de pousser invisiblement, insensiblement parfois, pour pouvoir moissonner. Mais le Seigneur nous demande de porter cela dans la prière. Il nous demande de prier le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson. Et nous pouvons nous demander pourquoi… Et nous ne serons pas les premiers, puisque Thérèse nous a largement précédés dans cette question. C’est dans une autre lettre à Céline où elle s’interroge, et elle écrit : Autrefois Jésus disait à ses disciples en leur montrant les champs de blé mûrs : « Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont déjà assez blanches pour être moissonnées », et un peu plus tard : « A la vérité la moisson est abondante mais le nombre des ouvriers est petit ; demandez donc au maître de la moisson qu’Il envoie des ouvriers. » Quel mystère !… Jésus n’est-Il pas tout-puissant ? les créatures ne sont-elles pas à celui qui les a faites ? Pourquoi Jésus dit-Il donc : « Demandez au maître de la moisson qu’Il envoie des ouvriers » ? Pourquoi ?… Ah ! c’est que Jésus a pour nous un amour si incompréhensible qu’Il veut que nous ayons part avec lui au salut des âmes. Il ne veut rien faire sans nous — J’ai l’impression de répéter cette phrase de Thérèse tous les dimanches. Le créateur de l’univers attend la prière d’une pauvre petite âme pour sauver les autres âmes rachetées comme elle au prix de tout son sang. Notre vocation à nous ce n’est pas d’aller moissonner dans les champs de blés mûrs. Jésus ne nous dit pas : « Baissez les yeux, regardez les campagnes et allez les moissonner. » Notre mission est encore plus sublime. Voici les paroles de notre Jésus : « Levez les yeux et voyez. » Voyez comme dans mon Ciel il y a des places vides, c’est à vous de les remplir, vous êtes mes Moïse priant sur la montagne, demandez-moi des ouvriers et j’en enverrai, je n’attends qu’une prière, un soupir de votre cœur !… L’apostolat de la prière n’est-il pas pour ainsi dire plus élevé que celui de la parole ? (LT 135 du 15 Août 1892)

J’ai lu cette longue citation, frères et sœurs, pour que chacun de nous puisse vraiment repartir après avoir célébré cette Eucharistie en se disant : « Mais dans ma vie telle qu’elle est, je peux assumer cette tâche de la mission ». Certains ont la grâce, le charisme de pouvoir témoigner, de pouvoir parler, de pouvoir éclairer les autres. D’autres peuvent prier dans le secret de leur cœur, dans leur chambre, en demandant au Seigneur qu’il envoie des ouvriers pour sa moisson. Ce n’est pas un acte inférieur, c’est un acte complémentaire et nécessaire puisque Jésus nous le demande. Non, frères et sœurs, personne n’est exclu de la mission que l’Église a reçue de son Seigneur ! Chacun à notre place, selon notre état, selon les charismes que nous avons reçus, nous sommes appelés à prendre notre part. Demandons, dans cette Eucharistie, que l’Esprit Saint nous éclaire sur la manière qui nous sera propre de porter avec Jésus, par Lui et en Lui, la mission de Jésus.

Amen.