Dimanche 8 février 2026
5ème dimanche Pendant l’Année – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Isaïe 58, 7-10
Psaume : 111 (112), 4-5, 6-7, 8a.9
2ème lecture : 1 Corinthiens 2, 1-5
Évangile : Matthieu 5, 13-16

Cet évangile fait suite aux Béatitudes que nous entendions dimanche dernier.
Jésus s’adresse aux disciples tout en regardant la foule : ce que Jésus dit aux
disciples, c’est en vue que la foule — qui n’est pas encore la foule des disciples
— reçoive quelque chose de ce que les disciples vont vivre.

Jésus, pourrait-on dire, “constitue” ses disciples sel de la terre et lumière du
monde. Jésus ne dit pas : vous devez le devenir, il dit : vous l’êtes. « Vous êtes
le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde ». Mais que veut dire être le sel
de la terre ? Il me semble qu’il y a un indice dans le verbe qui est utilisé dans le
grec où sont écrits les Évangiles. « Si le sel devient fade, comment lui rendre de
la saveur ? », le verbe que l’on a traduit là par “devenir fade” (μωρανθῇ) peut aussi
se traduire “devenir fou”. C’est ce verbe là que saint Paul va utiliser dans le début
de la lettre aux Romains, pour dire à propos de ceux qui ne reconnaissent pas
que ce monde a un Créateur : leur sagesse est devenue folle (Rm 1,22). C’est le
même verbe. Et nous savons comment, en français aussi, nous pouvons utiliser
l’adjectif fou dans d’autres circonstances que la folie humaine, lorsqu’on parle
d’une “patte folle” quand on a une jambe qui ne répond plus bien, ou quand on
parle d’un “camion fou” dont les freins ont lâché et qui dévale la pente à toute
allure. Si le sel devient fou, avec quoi le salera-t-on ?

C’est qu’en fait, il s’agit là du thème de la sagesse. Quand Jésus dit à ses
disciples : vous êtes le sel de la terre, il dit « Je vous communique ma sagesse »
ou « En moi, Jésus, Dieu vous communique sa sagesse ». Et cette sagesse n’est
pas la même sagesse que le monde. Paul, dans La lettre aux Corinthiens, nous
a déjà dit que la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes
(1 Co 1,25). Et Paul nous dit qu’il n’est pas venu avec le langage de la sagesse
humaine, il n’a pas le langage d’une sagesse qui veut convaincre, mais c’est
l’esprit de puissance qui se manifeste dans sa parole. La sagesse de Dieu, c’est
l’amour miséricordieux. La sagesse de Dieu nous révèle notre vocation d’homme
qui est d’aimer comme Dieu nous a aimés. La sagesse du monde est davantage
de nous replier sur nous-mêmes. La sagesse de ce monde est d’assurer ses
arrières. Elle voit que la réussite d’une vie est dans le paraître, dans l’avoir… La
sagesse de Dieu nous apprend que la véritable valeur d’une vie, c’est de se
donner par amour. Vous êtes le sel de la terre.

Nous avons reçu une sagesse qui nous vient de Dieu. Cette sagesse n’est pas
quelque chose d’ajouté à la vie humaine. Lorsque l’Église affirme que c’est un
mensonge de prétendre, au nom de la fraternité humaine, donner la mort à un
malade, ce n’est pas un point de vue particulariste, ce n’est pas un point de vue
d’abord religieux… c’est d’abord la vraie sagesse qui parle. Nous sommes des
êtres de relation et d’amour pour protéger la vie, cette vie qui est la lumière du
monde, dit saint Jean dans le début de son Évangile (1,4). La sagesse dont nous
sommes dépositaires, c’est de révéler que la valeur d’une vie, c’est d’aimer et de
donner sa vie comme Jésus a donné sa vie. Et si nous ne vivons pas cette
sagesse, nous serons piétinés — c’est ce que dit Jésus dans l’Évangile. Et à tout
bien choisir, il est préférable de mourir crucifié que piétiné. Je veux dire qu’il est
préférable de rencontrer l’opposition parce que nous sommes fidèles à la
sagesse de Dieu, que de rencontrer le mépris parce que nous y sommes
infidèles.

Thérèse a une interprétation très originale de ce passage de l’Évangile : pour
elle, le sel de la terre, ce sont les prêtres. Et l’expérience qu’elle a fait dans son
voyage à Rome, en côtoyant des prêtres, ce qu’elle n’avait pas l’habitude de faire
— elle ne voyait les prêtres que dans les célébrations liturgiques — lui a permis
de s’apercevoir qu’ils ont des défauts et parfois de gros défauts comme les
autres. Elle dit :


“Si de saints prêtres que Jésus appelle dans son Evangile : « Le sel de
la terre » montrent dans leur conduite qu’ils ont un extrême besoin
de prières, que faut-il dire de ceux qui sont tièdes ? Jésus n’a-t-Il
pas dit encore : « Si le sel vient à s’affadir, avec quoi l’assaisonnerat-on ? »
O ma Mère !! qu’elle est belle la vocation ayant pour but de
conserver le sel destiné aux âmes ! Cette vocation est celle du
Carmel, puisque l’unique fin de nos prières et de nos sacrifices est
d’être l’apôtre des apôtres, priant pour eux pendant qu’ils
évangélisent les âmes par leurs paroles et surtout par leurs
exemples…” (Ms A Folio 56 r°)

Vous êtes le sel de la terre, dit Jésus, il poursuit : vous êtes la lumière du monde.
Là l’Évangile est plus explicite puisque Jésus dit : « que votre lumière brille
devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire
à votre Père qui est aux cieux ». En voyant ce que vous faites de bien… La
lumière par laquelle nous sommes constitués, ou la lumière que nous devenons
dans le Christ, cela touche à notre agir. Un agir qui est conforme à la sagesse de
Dieu, qui fait que nos vies manifestent ce qu’est l’amour de Dieu, que nos vies
manifestent ce qu’est l’Évangile, que nos vies éclairent nos contemporains sur
ce que c’est qu’aimer. Cet agir découle de notre union à Jésus, et sainte Thérèse
nous apprend, lorsque nous la fréquentons, à comprendre que ce ne sont pas
d’abord nos efforts qui vont produire cette lumière, mais d’abord la grâce de Dieu,
ce que Dieu nous donne en Jésus. Et si nous l’accueillons et que nous le laissons
porter du fruit en notre cœur, nous allons voir petit à petit notre agir changer. Bien
sûr, avec l’aide de nos efforts, mais ce n’est qu’une aide apportée à la grâce qui
agit réellement en nous.

Et là encore, Thérèse a une interprétation de ce passage. Elle médite sur ce
qu’est la charité, c’est-à-dire cet amour de Dieu qui est répandu dans nos cœurs
par le Saint-Esprit (Cf Rm 5,5), et dans sa méditation, elle en arrive à dire :
J’ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le
fond du cœur — La charité a été répandue dans nos cœurs par l’EspritSaint qui nous a été donné, dit saint Paul, mais cette charité ne doit pas rester
au fond du cœur. Et c’est là qu’elle rejoint l’évangile que nous avons entendu
— Personne, a dit Jésus, n’allume un flambeau pour le mettre sous
le boisseau, mais on le met sur un chandelier pour qu’il éclaire tous
ceux qui sont dans la maison. Il me semble que ce flambeau
représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux
qui me sont le plus chers, mais tous ceux qui sont dans la maison,
sans excepter personne. (Ms C Folio 12 r°)

Voilà qui est typique de Thérèse. Quand elle médite les Saintes Écritures, elle
dit : « Jésus dit que cette lumière va briller sur tous ceux qui sont dans la
maison ». Et elle se dit : mais alors, dans cette maison du Carmel où je suis, il
faut que j’aime toutes les sœurs et pas seulement celles que j’apprécie.
Alors elle raconte comment elle choisit la sœur qui lui est la plus désagréable, la
plus insupportable, pour l’aimer comme la personne qu’elle apprécierait le plus.
Et pourquoi Thérèse vit-elle cela ? Parce qu’elle prend au sérieux ce que dit
Jésus. Et Jésus dit : vous êtes la lumière du monde et je ne vous ai pas mis, je
ne vous ait pas allumé, pour que vous alliez vous cacher… mais au contraire,
pour que votre amour rayonne tout autour de vous sans excepter personne.
Thérèse prend au sérieux Jésus et elle cherche à le vivre.

Si nous sommes là, si nous sommes disciples de Jésus, entendons bien que
nous sommes sel de la terre, que nous sommes dépositaires de la sagesse de
Dieu ; et que si nous sommes dépositaires de la sagesse de Dieu, nous devons
creuser cette sagesse, l’approfondir en fréquentant les Saintes Écritures en nous
laissant enseigner par l’Église. Si nous sommes disciples de Jésus, nous
entendons qu’il fait de nous la lumière du monde, jamais sans Lui, toujours avec
Lui, qui est Lui d’abord la lumière du monde (Cf. Jn 8,12).

Et alors, chaque jour unis à Jésus, veillons à ce que tous nos actes manifestent
l’amour miséricordieux de Dieu. Et nous entraînerons dans notre sillage ceux qui
goûteront à ce sel et à cette lumière.

Amen.