Jeudi 25 décembre 2025
Nativité du Seigneur – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Isaïe 52,7-10
Psaume : 97 (98), 1, 2-3ab, 3cd-4, 5-6
2ème lecture : Hébreux 1,1-6
Évangile : Jean 1,1-18

« Et le Verbe s’est fait chair. Et il a habité parmi nous ». 

Le début de la Lettre aux Hébreux que nous avons entendu nous rappelle que « Dieu a parlé à nos pères, les fils d’Israël, qu’il leur a parlé par les prophètes —on pourrait traduire aussi : il nous a parlé dans les prophètes —, mais à la fin, dans les jours où nous sommes, il nous a parlé dans son Fils qu’il a établi héritier de toutes choses et par qui il a créé les mondes ». 

Déjà le premier récit de la création, au commencement du Livre de la Genèse, nous montre Dieu créant le monde par sa parole : « Et Dieu dit et cela fut » (Gn 1,7). Les choses existent par la parole de Dieu, elles reçoivent leur être de la parole de Dieu. Mais ce que nous célébrons aujourd’hui, c’est bien plus : le Verbe s’est fait chair. La deuxième personne de la Sainte Trinité, le Fils éternel du Père éternel, le Verbe de Dieu, la parole du Père, s’est fait homme.

Et nous pourrions résumer le mystère de Noël dans cette expression que nous utilisons nous-mêmes : Je te donne ma parole. Que fait Dieu aujourd’hui ? Il nous donne sa parole. Et nous savons bien, lorsque nous disons à quelqu’un “je te donne ma parole”, que nous sommes engagés comme par serment, que la parole par laquelle nous avons promis quelque chose nous engage et nous affirmons vouloir tenir parole, vouloir faire ce que nous avons annoncé. Je te donne ma parole… cette parole, tu la gardes dans la mémoire de ton cœur en attendant son accomplissement. Et moi, je suis engagé par cette parole que je garde aussi en moi. Elle est sortie de moi, elle est venue chez toi, mais elle est toujours en moi. Lorsque Dieu nous donne sa parole, Dieu s’engage de manière définitive.

Et si nous nous demandons quelle est au fond cette parole que Dieu nous donne en ce jour, c’est cette parole si simple, si profonde, si banale, si extraordinaire : « Je t’aime ». Le verbe fait chair, Jésus, l’enfant de la crèche, le nouveau-né déposé dans la mangeoire à Bethléem, c’est le “Je t’aime” de Dieu confié à chacun. Et de même que le nouveau-né est dans une extrême fragilité, que toute sa vie dépend de l’amour qui l’accueille — car je le rappelle, le petit d’homme est, je crois, le seul mammifère qui ne peut pas aller tout seul à la mamelle, il faut que quelqu’un le prenne et l’approche de la maman, il a besoin d’un autre pour être conduit à la source ; extrême fragilité — la parole de Dieu est aussi d’une extrême fragilité au milieu des hommes. La preuve, c’est que cette parole, ce “Je t’aime” sera comme méprisé, comme déchiré lorsque le Christ sera mis en croix, lorsqu’il sera flagellé, moqué. Le “Je t’aime” de Dieu est méprisé, et la résurrection de Jésus, c’est cette même parole définitivement renouvelée, indéchirable : « Je t’ai dit que je t’aimais : je t’aime ! » Il s’agit d’accueillir cette parole.

Écoutons Thérèse dans une lettre à Céline du 7 juillet 1894 :

Jésus l’avait promis autrefois quand il était près de remonter vers son Père et notre Père ; Il disait avec une ineffable tendresse : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure. » Garder la parole de Jésus, voilà l’unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour Lui. Mais qu’est-ce que cette parole ?… Il me semble que la parole de Jésus, c’est Lui-même… Lui Jésus, le Verbe, la Parole de Dieu !… Il nous le dit plus loin dans le même évangile de St Jean, priant son Père pour ses disciples. Il s’exprime ainsi : « Sanctifiez-les par votre parole, votre parole est la vérité » ; en un autre endroit Jésus nous apprend qu’Il est la voie, la vérité, la vie. Nous savons donc quelle est la Parole que nous devons garder ; comme Pilate nous ne demanderons pas à Jésus : « Qu’est-ce que la Vérité ? » Nous la possédons, la Vérité. Nous gardons Jésus dans nos cœurs !… (LT 165)

Eh bien, oui, frères et sœurs, en célébrant le mystère de la Nativité, le mystère du Verbe fait chair, de la parole de Dieu fait homme, il nous faut entrer dans la cohérence de ce que nous célébrons et accueillir le Seigneur par la foi — car c’est par la foi qu’il vient demeurer dans nos cœurs —, mais l’accueillir aussi à travers les Saintes Écritures… Prendre le temps, dans nos vies parfois bien occupées, prendre le temps de lire, de méditer les Saintes Écritures pour que la parole de Dieu puisse retentir en nos cœurs. 

On entend parfois des personnes qui prient et qui disent : « je parle, mais Dieu ne me répond pas ». Oui, mais si tu dis cela, c’est que tu inverses le dialogue : ce n’est pas toi qui parles le premier, c’est Dieu qui parle le premier. Il a parlé dans sa Création puisque c’est sa parole qui crée le monde, et le monde nous dit quelque chose de Dieu, de sa bonté bienveillante. Mais il parle aussi à travers les prophètes. Il parle à travers les Saintes Écritures que le peuple d’Israël a précieusement gardées et que l’Église, à sa suite, conserve en y ajoutant les écrits de la Nouvelle Alliance. C’est Dieu qui parle le premier… Comment est-ce que je prends le temps d’accueillir cette parole de Dieu qui s’est faite Écriture pour que je puisse accueillir vraiment la personne de Jésus ? Et en accueillant la parole de Dieu, cette parole va prendre chair en moi. Il s’agit qu’en ma vie aussi, le Verbe se fasse chair, que la parole de Dieu transforme ma vie de telle manière qu’elle devienne visible à mes contemporains, qu’en me voyant vivre, ils voient la parole de Dieu, qu’en me fréquentant, ils voient l’amour de Dieu à l’œuvre, non pas par mes discours, mais par ma manière de vivre, ma manière d’aimer.

Le Prologue de saint Jean se termine, vous le savez, par cette affirmation : « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître ».

Mais par notre baptême, nous sommes associés au mystère du Fils. Nous devenons, par adoption, fils dans le Fils afin que dans nos propres vies, en demeurant tournés vers le sein du Père, nous puissions faire connaître l’amour miséricordieux paternel bienveillant du Père à ceux qui nous entourent et que notre manière de vivre, notre manière d’aimer, soient le fruit de la parole de Dieu en nous qui prend chair, de telle sorte que nous devenions nous mêmes une parole de Dieu pour le monde. 

C’est cela le grand mystère de Noël : Dieu t’a appelé à être par Jésus, avec Lui et en Lui, une parole de bonté pour le monde où tu vis.

Amen