Samedi 15 août 2026
Assomption de la Vierge Marie – Année A

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Ap 11,19a ; 12,1-6a.10ab
Psaume : 44, (45), 11-12a, 12b-13, 14-15a, 15b-16
2ème lecture : 1 Co 15,20-27a
Évangile : Lc 1,39-56

« Oh ! le Ciel, le Ciel ! Quand y serons-nous ? », s’écrie Thérèse à la fin
d’une lettre à Céline, sa sœur, quand elle a seize ans (LT 85 du 12 mars 1889).
Le ciel, quand y serons-nous ? C’est un des traits marquants de la vie de
Thérèse, son aspiration au ciel. Elle insiste dans une autre lettre :
Ne soyons qu’un avec Jésus méprisons tout ce qui passe, nos pensées
doivent se porter au Ciel puisque c’est là la demeure de Jésus. (LT 65
du 20 octobre 1888, à Céline)
Et dans une autre lettre encore :
Céline chérie, un jour nous irons au Ciel, pour toujours, alors il n’y
aura plus de jour ni de nuit comme sur cette terre… Oh ! quelle
joie, marchons en paix en regardant le Ciel, l’unique but de nos
travaux. (LT 90 du 27 (?) avril 1889)
En contemplant la Vierge Marie, élevée en son corps et son âme dans la gloire
du Ciel aujourd’hui, c’est l’occasion pour nous de renouveler peut-être notre
aspiration au Ciel. Et si nous ne pouvons pas renouveler cette aspiration parce
qu’elle est absente de notre vie, ce pourrait être l’occasion de faire naître en nos
cœurs le désir du Ciel, ou plutôt de laisser l’Esprit-Saint nous inspirer le désir du
Ciel. Nous avons chacun été appelés à la vie par Dieu, personnellement. À
travers les circonstances de notre conception, c’est Dieu qui nous a appelés à la
vie, qui a voulu que nous existions, et il veut que nous existions pour partager sa
vie, c’est-à-dire pour vivre au Ciel. Et nous sommes sur ce chemin en train de,
d’apprendre à vivre avec Dieu. Le péché entrave notre marche, mais le Christ
Jésus notre Sauveur, vient nous épauler, nous fortifier dans cette marche, nous
accompagner et nous rendre capables de vivre avec Dieu. Dans la Lettre aux
Romains, saint Paul a une expression qui est très étonnante où il dit que nous
sommes des vivants revenus de la mort (Rm 6,14). Parce que dans le baptême,
nous avons réellement été plongés dans la mort avec le Christ et nous avons
réellement reçu la vie du Ressuscité. Et désormais, cette vie du Ressuscité
travaille en nous, mais elle a besoin de notre consentement pour produire tout
son effet. En fait, le Ciel est déjà présent sur cette terre, en Jésus et dans la
Vierge Marie. Et le Ciel peut être présent dans nos cœurs si le Christ Jésus y
habite par la foi (Cf. Ep 3,17) et si nous cherchons, avec lui et avec l’aide de tous
les saints du Ciel, à faire la volonté de Dieu.
Nous venons d’entendre l’Évangile de la Visitation. Et l’on pourrait se demander :
pourquoi, pour la fête de l’Assomption, on nous fait entendre l’Évangile de la
Visitation ? Alors, je retourne la question… Pourquoi saint Luc met-il dans la
bouche de la Vierge Marie à la Visitation le cantique de l’Assomption ? Car c’est
bien lorsque la Vierge Marie est dans la plénitude de la gloire du Ciel, qu’alors
elle peut prononcer complètement son Magnificat, qu’alors le Magnificat est
accompli. Je ne doute pas que la Vierge Marie ait vécu ce Magnificat au moment
de la Visitation, mais il me semble que l’on pourrait dire que Marie anticipe la joie
du terme du chemin, dès ce moment-là. Parce que, par la foi, elle est certaine
que Dieu accomplit ce qu’il a promis. C’est même la bénédiction qu’elle reçoit
d’Élisabeth : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui
furent dites de la part du Seigneur ». Et si l’Église reprend le cantique du
Magnificat tous les soirs aux vêpres, c’est pour garder les yeux fixés sur le Ciel
et pour louer Dieu quotidiennement pour la victoire finale.
Nous vivons notre vie à partir de la victoire finale. Nos vies sont pleines
d’embûches, nos vies sont remplies d’épreuves. Et Thérèse, sur ce chemin, voit
bien que ce que nous vivons, c’est un exil, et que la véritable Patrie pour laquelle
nous sommes faites, le royaume de notre Père, la Patrie, c’est le Ciel ! Lorsque
Thérèse est à l’infirmerie à la fin de sa vie, une de ses sœurs — sœur Marie de
la Trinité — râle un peu et dit :
J’avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent : « Oh ! que la
vie est triste ! » Mais elle me reprenait aussitôt, disant :
« La vie n’est pas triste ! elle est au contraire très gaie. Si vous
disiez : “L’exil est triste”, je vous comprendrais. On fait une erreur
en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n’est qu’aux choses
du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu’on doit donner ce vrai
nom ; et, à ce titre, la vie n’est pas triste, mais gaie, très gaie !… »
(Notes de Sœur Marie de la Trinité dans les dernières semaines de Thérèse)
Et Dieu sait que Thérèse connaîtra la souffrance dans sa vie : La souffrance de
la mort de sa maman quand elle a quatre ans et demi, la souffrance de sa maladie
quand elle apprendra le départ de Pauline au Carmel, la souffrance de devoir
attendre longtemps pour sa première communion, la souffrance de devoir
retarder l’entrée au Carmel, la souffrance de la vie du Carmel qui est difficile, etc.
Puis la souffrance de sa maladie terrible qu’est la tuberculose… Thérèse connaît
bien ces souffrances, mais elle est capable de dire à une autre de ses sœurs,
sœur Agnès de Jésus (Pauline) :
Je souffre !… mais l’espoir de la Patrie me donne du courage,
bientôt nous serons au Ciel… Là il n’y aura plus de jour ni de nuit
mais la Face de Jésus fera régner une lumière sans égale !.. (LT 95
Juillet-août (?) 1889)
Oui, frères et sœurs, en contemplant l’Assomption de la Vierge Marie, il nous faut
vraiment renouveler en nos cœurs ce désir du Ciel, cet amour du Ciel où Dieu vit
et que Dieu veut nous faire partager, parce que c’est là le but de notre existence.
Et il nous est bon de vivre en fonction du Ciel vers lequel nous marchons. Il nous
est bon que cet objectif de notre vie éclaire les choix que nous faisons
quotidiennement dans notre vie. Vers la fin de sa vie, Thérèse entretient une
correspondance avec deux ecclésiastiques ; l’abbé Bellière, qui est séminariste,
a un peu de mal à suivre Thérèse et à entrer dans ses vues. À un moment, elle
lui écrit :
Votre âme est trop grande pour s’attacher à aucune consolation
d’ici-bas. C’est dans les cieux que vous devez vivre par avance, car
il est dit : « Là où est votre trésor, là est aussi votre cœur. » Votre
unique Trésor, n’est-ce pas Jésus ? Puisqu’Il est au Ciel, c’est là que
doit habiter votre cœur. (LT 261 du 26 juillet 1897)
Oui, frères et sœurs, c’est là que doit habiter notre cœur avec Jésus.
Et avec Jésus, nous trouvons la Vierge Marie qui nous apprend à mettre nos pas
dans ceux de Jésus. Marie, qui nous est donnée comme Mère au pied de la croix,
Marie qui veille sur nous. Et là encore, Thérèse a une grande conscience que
non seulement la Vierge Marie, mais les saints du Ciel, ont compassion de nous.
Dans une autre lettre à l’abbé Bellière, elle lui écrit :
Les Bienheureux ont une grande compassion pour nos misères, ils
se souviennent qu’étant comme nous fragiles et mortels, ils ont
commis les mêmes fautes, soutenu les mêmes combats et leur
tendresse fraternelle devient plus grande encore qu’elle ne l’était
sur la terre, c’est pour cela qu’ils ne cessent de nous protéger et de
prier pour nous. (LT 263 du 10 août 1897)
La Vierge Marie a vécu notre vie de créature humaine. Elle est une créature tout
comme nous. Elle partage notre humanité et son Immaculée conception, qui fait
qu’elle ne porte pas en elle les conséquences du péché originel, ne l’a pas
dispensée du combat spirituel, ne l’a pas dispensée du combat de la foi, ne l’a
pas dispensée de la souffrance, ne l’a pas dispensée des interrogations, des
incompréhensions. Souvenez-vous de Jésus au Temple à douze ans, où lorsque
Marie et Joseph le retrouvent, ils lui disent : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu
fait cela ? » (Lc 2,48) Et ils ne comprennent pas, nous dit l’Évangile. Sans parler
de la souffrance de Marie au pied de la croix, où là, d’une part, le Fils meurt, le
Fils que Dieu lui a donné, mais la parole même de Dieu est comme déchirée :
« Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le
trône de David son père… Son règne n’aura pas de fin » (Lc 1,32-33). Quel est
le sens de cette parole lorsque Marie voit Jésus mourir sur la croix ?

Son âme est déchirée. Peut-on encore croire Dieu qui a promis cela ? Et oui,
Marie continue de croire à l’accomplissement de toutes les paroles qui lui furent
dites de la part du Seigneur. Et en ce sens, elle est pour nous une maîtresse de
foi.
Frères et sœurs, lorsque nous ne comprenons plus ce qui se passe dans nos
vies, lorsque nous ne voyons plus comment Dieu s’occupe de nous, je vous en
supplie, gardons un cœur dans la foi ! « Seigneur, je suis dans les ténèbres, je
ne comprends rien à ce que tu fais, je ne comprends pas ma vie, mais je te fais
confiance. » Car Dieu est digne de confiance. Jésus est digne de confiance.
Puisque les bienheureux saints du Ciel portent sur nous un regard de
compassion et nous accompagnent par leurs prières, eh bien laissons-nous
accompagner par la Vierge Marie.
Thérèse a voulu rassembler tout ce qu’elle a compris de la Vierge Marie dans sa
dernière poésie, la poésie 54 « Pourquoi je t’aime, ô Marie ». Et je termine en
vous lisant deux strophes de ce long poème :

  1. Tu me le fais sentir, ce n’est pas impossible
    De marcher sur tes pas, ô Reine des élus,
    L’étroit chemin du Ciel, tu l’as rendu visible
    En pratiquant toujours les plus humbles vertus.
    Auprès de toi, Marie, j’aime à rester petite,
    Des grandeurs d’ici-bas je vois la vanité,
    Chez Sainte Elisabeth, recevant ta visite,
    J’apprends à pratiquer l’ardente charité.
  2. En attendant le Ciel, ô ma Mère chérie,
    Je veux vivre avec toi, te suivre chaque jour
    Mère, en te contemplant, je me plonge ravie
    Découvrant dans ton cœur des abîmes d’amour.
    Ton regard maternel bannit toutes mes craintes
    Il m’apprend à pleurer, il m’apprend à jouir.
    Au lieu de mépriser les joies pures et saintes
    Tu veux les partager, tu daignes les bénir.
    Amen.