L’évêque de sainte Thérèse

Zoom sur… In memoriam : Monseigneur Guy Gaucher, l’évêque de sainte Thérèse

Le 3 juillet 2014 à 84 ans, Monseigneur Guy Gaucher, ocd « est  entré dans la vie ». Jusqu’en juin 2005, il a servi et animé pendant près de quinze ans le Sanctuaire de Lisieux.

Le Sanctuaire de Lisieux rend grâce pour son dévouement envers sainte Thérèse dans son ministère épiscopal à Lisieux de 1987 à 2005.

De nombreuses personnes ont découvert Thérèse sous l’influence du petit livre de Guy Gaucher, ocd : « Histoire d’une vie, Thérèse Martin » paru en 1982. Ce livre a donné la clé d’une lecture en profondeur de la petite Thérèse à des naufragés de la vie.
En rédigeant la préface du livre écrit par l’un de ses amis – André Pighiera- “Un Phare dans la nuit – Sauvetage avec Thérèse de Lisieux » paru aux Ed du Cerf 2000,  Monseigneur Guy Gaucher nous livre ici son témoignage de l’action posthume de sainte Thérèse en notre monde.

Dans le ministère épiscopal qui est le mien à Lisieux depuis 1987, je peux dire que j’en ai vu de toutes les couleurs. « De toutes les couleurs » signifie : de ces histoires « incroyables » de personnes dont la vie a été bouleversée par la rencontre de cette Thérèse Martin devenue sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte Face qui a fait connaître le nom de Lisieux dans le monde depuis un siècle.
Il m’arrive aussi assez souvent de lire sur certains visages, dans tous les milieux, même catholiques, un scepticisme certain – devant ce que je peux raconter des merveilles que Dieu fait à travers la médiation multiforme de Thérèse dans les cinq continents. Mais qu’y puis-je, moi, si des gens sont guéris de divers maux parfois mortels, si d’autres se convertissent subitement ou progressivement au Dieu trinitaire ? Qu’y puis-je, moi, si des gens à travers le monde trouvent en Thérèse une soeur qui les guide, les gardes, les conduits à Jésus-Sauveur ? Qu’y puis-je si la pérégrination de ses Reliques à travers le monde depuis 1994 déplace des foules aussi bien à Moscou qu’à New-York, à Buenos-Aires qu’à Manille, à Rio de Janeiro qu’à Rome ?
J’aime cette phrase décisive de Bernadette Soubirous répondant au scepticisme de son curé à Lourdes : « Je ne suis pas chargée de vous le faire croire, mais de vous le dire. »
Devant un « signe » au sens de l’évangéliste Jean, chacun peut donner sa propre interprétation en toute liberté.
Le récit d’André Pighiera est un de ces « signes ». André a surgi dans ma vie sous la forme d’une lettre qui témoignait de sa conversion et de celle de son beau-frère sous l’influence du petit livre que j’avais écrit Histoire d’une vie, Thérèse Martin paru en 1982.
Dans des cas semblables, le premier réflexe est de se dire: « Je n’ai pas travaillé en vain ». Mais André était fidèle et persévérant. Tous les ans, il m’écrivait pour célébrer l’anniversaire du grand retournement de sa vie, parfois avec l’envoi d’un poème.
Puis je le rencontrai, en pèlerinage à Lisieux. Il put alors détailler davantage son itinéraire. J’en rendais grâce à Dieu, appréciant un peu mieux les méandres de la Miséricorde, ses feintes, ses surprises, voire son humour.
Mais il a fallu que je lise le témoignage qu’il nous livre en ces pages pour saisir davantage le travail de la grâce dans sa vie. On peut suivre alors le fil d’or qui jamais n’a cassé, même aux pires moments de son existence.
Lui aussi – comme Thérèse – a écrit « l’histoire d’une âme », relisant sa vie à la lumière de l’Amour Miséricordieux. Il en jaillit une action de grâces pleine de paix et de sérénité.
Ce qui ne gâte rien, c’est qu’il a su l’écrire – j’ignorais son attrait pour l’écriture poétique – avec justesse, vérité, avec le recul de celui qui ne brandit pas « sa conversion » comme un trophée. C’est un témoin lucide qui nous parle. Je le reçois comme un signe – un de plus – de l’action posthume de Sainte Thérèse de Lisieux en notre monde.
A la lecture j’ai été frappé de l’actualité de ces pages. Thérèse va toucher les êtres tels qu’ils sont, là où ils sont, sans aucun préjugé. Il me semble que de nombreux lecteurs pourront se reconnaître dans les évènements de la vie d’André. Je souhaite beaucoup que son témoignage leur donne une espérance dans leurs difficultés familiales et diverses épreuves telles que l’alcoolisme, la drogue, l’attrait des sectes, la souffrance du divorce…
Enfin, je suis très sensible à la place des femmes dans la vie d’André : sa mère, la Vierge Marie, Martine, son épouse, et Thérèse. Leur amour, leur tendresse, leur force, leur patience l’ont tiré vers la Lumière, la Vérité, l’Amour.

Guy GAUCHER ,
Evêque auxiliaire de Bayeux et Lisieux

Extraits de son homélie du 19 juin 2005

A l’occasion de son homélie de départ de Lisieux, Mgr Guy GAUCHER s’adresse à Thérèse de Lisieux

 « POURQUOI JE T’AIME, O THERESE. »

 A l’heure où mon ministère épiscopal va s’exercer autrement car la mission continue -, je veux rendre grâce pour cette jeune femme, « phare de ce siècle » comme disait le P. Congar, par une méditation, un témoignage qui pourrait s’intituler : « Pourquoi je t’aime, ô Thérèse. » […] je ne puis que répondre – parce que c’est toi. Ce qui, évidemment, n’explique rien. Pourtant, on me demande de donner des raisons. Alors cherchons-en.

 Je t’aime parce que tu demeures une surprise permanente, une personnalité insaisissable, déroutante. Tu n’as rien de commun avec cette image pétrifiée que j’imaginais autrefois. […] Tu ne doutes de rien. Par amour encore, tu deviens « folle » en septembre 1896, souffrant des désirs infinis qui oppressent ton cœur : tu veux être prêtre, docteur de l’Eglise, missionnaire, martyre… Est-ce raisonnable ? Non. Tu le sais mais tu ne renonces pas. Il faut que tu trouves une solution et tu la trouveras.

Je t’aime parce que ta « petite voie », eurêka génial, retrouve le cœur de l’Evangile à une époque où les chrétiens étaient écartelés par une multitude d’obligations, d’œuvres, de pratiques souvent craintives, obsédés par la Justice de Dieu. Tu vas droit à l’essentiel avec ta simplicité limpide comme une source, inflexible comme l’acier. « Pour moi, je ne trouve plus rien dans les livres, si ce n’est dans l’Evangile. Ce livre-là me suffit ».

Je t’aime parce tu es restée une enfant, ou plutôt, tu as retrouvé toutes les grâces de l’enfant dans l’âge mûr, privilège si rare. A douze-treize ans, tu devais être insupportable avec tes larmes intarissables ; tes airs de Madeleine qui « pleurait d’avoir pleuré ». Quel contraste avec ta maturité des dernières années (tu as un peu plus de vingt ans) qui te fait rechercher par des carmélites âgées.

Je t’aime pour ton sens de l’humour, la lucidité sur toi-même et ceux qui t’entourent.
[…] Mais d’abord tu aimes les humains, surtout les pauvres de ta communauté. Ta vocation de solitude – ô paradoxe – a pleinement épanoui ta nature de femme. Ton affectivité d’abord si perturbée (tu étais mal partie dans la vie : la perte de tes mères successives, ta maladie grave, tes scrupules, tes « peines d’âme », ton hypersensibilité) s’est équilibrée […] Tu as évolué avec une liberté étonnante à travers les petitesses, les incompréhensions d’une vie cloîtrée, sans mépriser personne, en faisant attention à chacune en l’aimant telle qu’elle était.

Je t’aime parce que tu es vraie, aimant la vérité, luttant pour elle, dépistant impitoyablement les faux-fuyants, les petites hypocrisies « pieuses ». -Je t’aime parce qu’à la fin de ta vie tu es entrée dans les ténèbres et que tu t’es assise à « la table des pécheurs ». Tu es sortie du ghetto catholique qui regardait ces « grands pécheurs » du haut de sa bonne conscience. Ton « premier enfant » tu vas le chercher en prison alors qu’il attend la guillotine. Henri Pranzini mourra pardonné sans savoir ce qu’il te doit, mais toi, tu ne l’oublieras jamais. Tes compagnons se nomment encore Hyacinthe Loyson, ex-provincial des carmes, marié, révolté contre l’infaillibilité pontificale : tu le considères comme ton « frère ». Rivée sur ton lit de douleur, tu offres ta dernière communion pour lui et tes souffrances pour René Tostain, cet athée moralement irréprochable qui a épousé ta cousine Marguerite Maudelonde. Tu as connu l’épreuve de la foi affrontée au silence de Dieu, aux appels vertigineux du « néant », la tentation du suicide, les souffrances physiques et morales multiformes. A travers tout cela, tu as gardé l’espérance de l’audacieuse qui joue toute sa vie sur son amour, sans jamais jouer à la stoïcienne, en restant petite, vulnérable.

Je t’aime parce que tu m’as révélé l’esprit du Carmel et que par toi, il a inspiré d’innombrables êtres à se livrer à l’Amour, au cœur de l’Eglise, par la prière gratuite et silencieuse. Patronne universelle des missions, tu es la preuve de l’efficacité mystérieuse de cette prière cachée. Toute ta vie posthume le montre, le crie. Petite carmélite inconnue, tu as inspiré Vatican II, tu es maîtresse de vie pour des générations, dans toutes les couches de la société. […]

Je t’aime enfin comme signe, reflet, preuve (quel mot employer ?) de l’Amour Miséricordieux du Père manifesté au monde par Jésus et son Esprit qui souffle où il veut. Si la Trinité a fait de toi ce « chef d’oeuvre de la nature et de la grâce», il faut la remercier dans un silence d’adoration. « Pour toi Dieu, même le silence est louange » (Ps. 64).

Je t’aime parce que tu es une intrépide missionnaire de Jésus dans notre monde sécularisé. En dix-sept ans de présence à Lisieux, j’ai pu constater, au contact de ces foules qui viennent du monde entier, la puissance de ton action sur les coeurs, pour les gens de tous milieux sociaux, de tous pays, de toutes langues. J’ai eu aussi la grâce de constater l’impact incroyable de tes voyages à travers le monde. Depuis 1994, tes Reliques parcourent les cinq continents, je l’ai vu de mes yeux : en Italie, en Belgique, à New-York, aux Philippines, à Hong-Kong, au Canada, en Russie, au Liban, au Bénin, en Pologne… Tu es vraiment une sœur universelle.

Je t’aime parce que tout ce que tu as écrit est vrai et tu tiens toujours tes promesses: « Je passerai mon Ciel à faire du bien sur la terre jusqu’à la fin du monde. »

Je t’aime enfin parce qu’une de tes promesses s’est réalisée le 19 octobre 1997, cent ans après ta mort : « Ah ! Malgré ma petitesse, je voudrais éclairer les âmes comme les Prophètes, les Docteurs… » (Ms B, 3 r°) Ici je voudrais associer à mon action de grâces le Pape Jean-Paul II. Tout mon épiscopat s’est déroulé sous son Pontificat. Thérèse a été déclarée Docteur de l’Eglise, à 24 ans, c’est bien grâce à lui, reconnaissant que son « génie féminin » apportait une contribution capitale à la « Science de l’Amour divin. » (Titre de sa Lettre Apostolique, 19/10/1997). 6

Belle occasion de rendre grâces aussi pour Jean-Paul II, autre médiateur de la grâce divine pour notre monde. Comment douter, puisque sa Cause de Béatification sera ouverte le 28 juin prochain – procédure exceptionnelle – qu’il ne rejoigne bientôt son amie Thérèse sur les autels? […] Oui, merci Seigneur, de nous avoir donné sainte Thérèse de Lisieux. Loué sois-tu pour celle qui a répondu totalement à l’appel de ton Amour Miséricordieux. Voilà quelques raisons qui font que je t’aime, ô Thérèse.

Guy GAUCHER, ocd évêque émérite auxiliaire du diocèse de Basilique de Lisieux 19/6/2005

La vie de Monseigneur Guy Gaucher en quelques dates :                                  

Né en 1930
Ordonné prêtre pour le diocèse de Paris en 1963
Collaboration à l’aumônerie des étudiants aux côtés de Jean-Marie Lustiger
Entre au noviciat des Carmes en 1967
Ordonné évêque de Meaux en 1986, il dut renoncer à cette mission pour des problèmes de santé et devint évêque auxiliaire de Bayeux et Lisieux avec deux missions : collaborer à la cause de béatification du Père Marie-Eugène et s’atteler au dossier en vue de la proclamation de Thérèse comme docteur de l’Eglise.