homélie de son éminence le cardinal Paul POUPARD

Président émérite du conseil pontifical de la culture et du conseil pontifical pour le dialogue interreligieux

pour la Fête de l’Assomption de la Vierge Marie Basilique de Lisieux, le 15 août 2011

cardinal Poupard Cher Monseigneur, chers Frères Prêtres, chères Religieuses, Chers Pèlerins,

Nous sommes dans la joie de célébrer Marie, la Vierge Mère de Jésus et notre Mère, en cette Basilique privilégiée ou nous aimons nous retrouver comme des enfants en famille pour se réjouir avec la Maman. Chaque famille célèbre avec joie la Fête des Mères, moment de bonheur ou les enfants dispersés se rassemblent pour dire leur gratitude à celle qui leur a donné la vie, et avec la vie, des moyens de vivre, et des raisons de vivre, partagés dans le foyer avec le père de famille, les frères et sœurs, et avec l’allongement de la durée de la vie, parfois, et de temps en temps avec les enfants et petits-enfants, les arrière-petits enfants. Quelle joie ! La joie de l’amour multiplié. Chacun en a sa part, et tous l’ont tout entier. Comme le disait le poète Charles Péguy : « Nous aimons Marie simplement, sans beaucoup de questionnement, comme l’enfant aime sa maman ».

Aujourd’hui, nous partageons en famille la joie de notre Maman du Ciel. Après les épreuves de la Passion et du Calvaire, elle a retrouvé son Fils, vivant, dans l’éternité de joie et d’amour, du Père, du Fils et du Saint-Esprit. La première en chemin, comme nous aimons le chanter, Marie nous entraîne a sa suite, a travers les joies et les peines dont chacune de nos vies sait le poids et le prix, puis a travers le passage mystérieux de la souffrance et de la mort, vers une éternité de bonheur, de joie et d’amour, ou elle nous a précèdes. Dans le Ciel, nous avons une Mère. Le Ciel s’est ouvert, le Ciel a un cœur qui nous aime et nous invite a l’aimer.

En contemplant Marie et son visage aimant, nous entrevoyons quelque peu la beauté de Dieu et sa bonté, sa tendresse et sa miséricorde qui nous invite a partager sa vie dans l’Eglise de la terre déjà, comme aujourd’hui, et un jour dans le Ciel. Marie a été élevée au Ciel corps et âme et donc même pour le corps, comme le dit si justement notre Saint-père Benoît XVI, il y a une place en Dieu. Le Ciel n’est plus pour nous un domaine très éloigne et inconnu. Dans le Ciel, nous avons une Mère, et c’est la Mère de Dieu. Et c’est pourquoi, dans les litanies de Lorette, nous invoquons Marie comme la Porte du Ciel, Junua Coeli. Ainsi nous entrevoyons ce mystère d’amour. La mère de famille tient toujours grande ouverte la porte de la maison, pour tous ses enfants, petits et grands. Elle est toujours heureuse de les accueillir. Quels que soient les avatars de la vie, et Dieu sait s’il y en a, en toutes nos familles. Il en va de même dans la famille de Dieu. Pêcheurs que nous sommes, la foi nous l’enseigne : le pardon nous est donné dans le Sacrement de la Confession ou nous confessons nos pêches. Et la vie de la grâce nous est donnée dans la Communion de la Sainte Eucharistie ou c’est Jésus lui-même qui se donne a nous, Pain de vie, Corps ressuscité, Source vive de l’éternité, le Ciel qui est notre demeure définitive, après nos déménagements terrestres.

Prions Marie avec confiance, comme le font tous les chrétiens a travers le monde, comme l’a fait notre chère petite Thérèse de l’Enfant Jésus, à l’exemple de ses chers parents et a leur école, Louis et Zélie Martin, béatifiés ici même, en cette Basilique de Lisieux, en une mémorable célébration a laquelle j’avais le privilège de participer, le 19 octobre 2008. La Vierge Marie est très présente dans l’Histoire d’une âme. Marie, la Vierge du Sourire, dont le sourire l’a guérie de la sorte de dépression ou elle s’enfonçait. « J ’aime tant la Sainte Vierge, jamais elle ne manque de me protéger aussitôt que je l’invoque ». Et elle nous partage cette pensée sublime : « J ’ai bien plus de chance que la Vierge Marie. Car elle, elle n’a pas eu de Sainte Vierge a aimer ». Oui, c’est notre chance, nous avons la Sainte Vierge a aimer ! « Ce qui me fait du bien — nous confie Thérèse — c’est de m’imaginer une vie tout ordinaire. Elle aime mieux l’imitation que l’admiration. Sa vie a été si simple ». Et elle ajoute : « Que j’aurais donc bien voulu être prêtre pour prêcher sur la Sainte Vierge ! On sait bien que la Sainte Vierge est la reine du ciel et de la terre, mais elle est plus mère que reine. Ce que la Sainte Vierge a de plus que nous, c’est qu’elle ne pouvait pas pécher, qu’elle était exempte de la tache originelle. Mais d’autre part, elle a eu bien moins de chance que nous, puisqu’elle n’a pas eu de Sainte Vierge à aimer ». Et la dernière, si émouvante poésie, écrite de sa main :

  • « C ’est par la voie commune, Incomparable Mère,
  • Qu ’il te plait de marcher pour nous guider aux Cieux.
  • Tu nous aimes, O Marie, comme Jésus nous aime.
  • Aimer c ’est tout donner et se donner soi-même.
  • Refuge des pécheurs, c ’est a Toi qu ’1l nous laisse
  • Quand il quitte la Croix pour nous attendre au Ciel ».

Et c’est au ciel que Marie, la première en chemin, a rejoint son Fils et qu’elle nous attend avec lui. La liturgie de ce jour nous donne de méditer son Magnificat :

  • Mon âme exalte le Seigneur
  • Le Puissant fit pour moi des merveilles
  • Saint est son nom.

Ce Chant merveilleux de Marie est tout entier tissé de fils de l’Ancien Testament, à partir de la Parole de Dieu. Et il est en même temps totalement original, sous l’inspiration du Saint-Esprit. Imitons Marie dans notre prière. Elle était toute pénétrée de la Parole de Dieu, elle vivait de la Parole de Dieu, elle parlait a Dieu avec les paroles de Dieu, et ses pensées étaient les pensées de Dieu. A son exemple, méditons la Parole de Dieu que l’Eglise nous propose dans les lectures de la première partie de la Messe. Comme Marie, soyons pénétrés de la Parole de Dieu, des pensées de Dieu, et nous y trouverons, comme elle, la lumière intérieure de la Sagesse pour guider notre vie de tous les jours et les décisions que nous avons a prendre.

Comme le dit notre Saint-père le Pape Benoît XVI, celui qui pense avec Dieu pense bien, et celui qui parle avec Dieu parle bien. Il devient savant, sage, et dans le même temps, bon. Il devient également fort et courageux, grâce a la force de Dieu qui résiste au mal et promeut le bien dans le monde.

Nous vivons une époque ou les repères sont brouillés, les évolutions imprévisibles, les moyens techniques décuplés, mais la vie morale affaissée, bien des familles décomposées, et beaucoup de jeunes sans idéal. Le progrès matériel ne suffit pas a rendre heureux. Trop souvent ses bénéfices sont accaparés par quelques-uns dans une société à deux vitesses, ou les uns vont a toute allure dans le TGV, et ou d’autres peinent à trouver un travail et a gagner le pain quotidien de la famille. Nous rêvons d’un monde de justice et de paix, et la violence aveugle frappe partout dans le monde, des victimes innocentes du terrorisme et des guerres meurtrières, des conflits sans fin. Le mal est a l’œuvre dans le monde, ne l’oublions pas. C’est notre prière du Notre Père : Seigneur, délivres-nous du mal !

C’est le message de saint Jean dans la première lecture de notre belle liturgie, l’Apocalypse, cette vision grandiose dans laquelle le voyant de Pathmos nous montre la Femme, avec le soleil pour manteau, la lune sous ses pieds, sur la tête, une couronne de douze étoiles : cette Femme, c’est la Vierge Marie, figure de l’Eglise. Mais la vision de l’apôtre Jean voit apparaître un autre signe dans le Ciel, un énorme dragon rouge feu, avec sept têtes et dix cornes, et sur chaque tête, un diadème. Le dragon se tenait devant la Femme qui allait enfanter, afin de dévorer 1’Enfant des sa naissance. Mais 1’Enfant fut enlevé auprès de Dieu et la Femme s’enfuit au désert ou Dieu lui a préparé une place. La descendance de la Femme, c’est notre humanité fragile, toujours menacée par les forces du mal qui sont légion, dans notre vie quotidienne, familiale, économique, culturelle. Le dragon est toujours la, ces structures de péché stigmatisées par le Pape Jean-Paul H, ces logiques diaboliques destructrices, de l’argent-roi, de la volonté de puissance, de la sensualité exacerbée, qui nous traversent et nous instrumentalisent. Car les complicités sont a la fois personnelles et collectives. Nul n’y échappe, si ce n’est par la force de Dieu, que nous appelons dans la prière, que nous trouvons dans la grâce des Sacrements.

Demandons à la Vierge Marie de nous accompagner chaque jour dans notre prière insistante au Seigneur : délivres-nous du mal, du mal qui est en nous, du mal qui est hors de nous, du mal que nous faisons, du mal qui nous est fait. Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, aides-nous a devenir, comme toi, comme les Bienheureux Louis et Zélie Martin, comme leur sainte fille, notre chère petite Thérèse de l’Enfant Jésus, patients et humbles, généreux et courageux, donnes-nous le courage de dire « non » aux pièges du pouvoir, de l’argent, du plaisir, aux gains malhonnêtes, a la corruption, a l’égoïsme et à la violence, « non » au Malin, prince trompeur de ce monde. Et « oui » au Christ, qui détruit la puissance du mal par la toute-puissance de l’amour. Mère de Miséricorde, nous t’implorons comme des enfants confiants, en particulier pour ceux qui en ont le plus besoin : les sans-défense, les laissés pour compte et les exclus, les victimes d’une société qui trop souvent sacrifie l’homme au profit d’autres buts et intérêts. Montres-toi comme la Mère de tous, Vierge Marie, et donnes-nous le Christ, l’Espérance du monde, et la Joie des hommes. Amen.