Fêtes Thérésiennes 2011 - Homélie de Mgr GIACINTO-BOULOS MARCUZZO

Evêque auxiliaire à Nazareth, Vicaire patriarcal latin pour Israël.

Lisieux, dimanche 25 septembre 2011 Ouverture des festivités thérésiennes.

mgr GIACINTO BOULOS MARCUZZO« Réjouissez-vous ave Jérusalem, exultez à cause d’elle, vous tous qui l’aimez ! Avec elle soyez pleins d’allégresse, vous tous qui portiez son deuil » (Is.66, 10).

C’est avec cette exhortation que nous commençons la liturgie d’aujourd’hui. C’est avec cette lecture que nous avons accueilli les reliques de Ste Thérèse à Jérusalem. C’est avec cette même invitation du prophète Isaïe que nous aimons ouvrir les festivités thérésiennes et partager avec vous les joies et les attentes de la visite des reliques de Ste Thérèse en Terre Sainte.

Excellence et cher Frère, Mgr Jean-Claude Boulanger, évêque de Bayeux et Lisieux, Excellence Mgr Poulain. T.R. Mgr Bernard Lagoutte, recteur du Sanctuaire de Lisieux. Madame le ministre. Monsieur le Maire de Lisieux et Autorités. Chers prêtres, diacres, frères, religieux et religieuses Frères et Sœurs, amis pèlerins.

Nous remercions de tout cœur S.E. l’évêque de Lisieux et le T. R. Mgr Lagoutte pour l’invitation qu’ils m’ont adressée en vue de participer à l’ouverture des festivités thérésiennes de 2011. J’arrive de Terre Sainte et je représente S. B. le Patriarche latin de Jérusalem, Mgr Fouad Twal, qui vous envoie de Jérusalem ses meilleurs salutations et vœux de bonne fête. Le Rév. P. Abdo Abdo, curé latin de Haifa, grand organisateur de la visite des reliques de Ste Thérèse en Terre Sainte, m’accompagne ici-même à Lisieux. Il représente aussi les Pères Carmes de Haifa et du Mont Carmel.

Nous venons, idéalement aussi, au nom de tous les chrétiens de Terre Sainte qui sont très reconnaissants de la visite des reliques de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face dans leur pays, le pays de Jésus et de Marie. Cette année, en effet, les reliques de Ste Thérèse ont accompli ce qu’il convient d’appeler un pèlerinage vraiment historique en Terre Sainte, du 16 mars au 2 juin 2011. Nous sommes d’ailleurs touchés que les festivités thérésiennes cette année soient marquées par la présence des témoins de ce pèlerinage qui vont pouvoir ainsi partager leur expérience aux pèlerins de ce sanctuaire et aux nombreux participants de cette fête.

Nous venons des sources de votre foi chrétienne et des sources de la spiritualité cermelite et thérésiennes. Nous arrivons donc de Tishbeh et du Mont Carmel, patrie du prophète Elie et théâtre de sa mission prophétique. Nous venons de Nazareth, pays de la Vierge Marie, que la tradition carmélite appelle aussi Notre-Dame du Mont-Carmel. Nous venons de Wadi-Shikh et du « puits d’Elie », berceau de l’expérience ermite des premiers carmes aux 12e et 13e siècles ; là où ils reçurent la première règle monastique du Patriarche Albert de Jérusalem, et à partir d’où la spiritualité carmélite se répandit dans le monde entier. Nous venons d’Ebellin et de Bethléem où vécut et mourut notre première bienheureuse des temps modernes de Terre sainte, Maryam Bawardy, carmélite palestinienne connue sous le nom de Sr. Marie de Jésus Crucifié. Nous arrivons en définitive des sources spirituelles de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face.

L’impact de ce pèlerinage a été très fortement ressenti (directement et personnellement) par la population chrétienne d’Israël et de Palestine ; comme si c’était Thérèse Martin en personne qui finalement accomplissait ce pèlerinage. C’est pour cela que je parlerai de cette visite comme d’un vrai pèlerinage et, d’une manière personnelle comme si Ste Thérèse était venue elle-même.

Le pèlerinage de Ste Thérèse s’est déroulé sur plusieurs plans, différents mais complémentaires. Il fut à la fois biblique, ecclésial, œcuménique, interreligieux, spirituel et pastoral, riche en messages de paix et d’unité. Je vais essayer de parler de ces différents aspects en employant la méthode de la Bible et de l’Histoire du salut : parler de la miséricorde et des merveilles que le Seigneur a fait à travers Ste Thérèse par les faits et l’histoire de son pèlerinage en Terre Sainte.

1.Un pèlerinage biblique

Le pèlerinage de Ste Thérèse a d’abord été un moment de resourcement biblique pour la spiritualité thérésienne. Un resourcement important, pas tellement pour elle mais pour nous. En lisant ses écrits et ses poésies, on pourrait être tentés de se demander : est-ce que tout cela est biblique ? Par ce pèlerinage, elle a comme voulu nous indiquer que son ‘Histoire d’une âme’ correspondait bien à l’histoire du Salut, et que son message était parfaitement inspiré de la Bonne nouvelle de l’Evangile.

Elle est passée par toutes les routes bibliques, comme la Via maris et la Route des prophètes. Elle a parcouru beaucoup de rues et de places, comme la Via dolorosa et la Place de la nativité. Elle est allée sur plusieurs monts et montagnes, comme la Mont des Oliviers, le Mont Carmel, le mont Ebal et Garizim, le mont Tzora de Samson, et la Montagne de David. Elle a aussi traversé nombre de vallées comme Soreq, Ain Karem, Ayalon et la vallée du Jourdain. Elle a parcouru toutes les plaines, comme Esdrelon, Sharon, Nétofa, la Côte marine. Elle s’est posée auprès de nombreuses sources et longé plusieurs mers bibliques comme le Lac de Tibériade, la Mer Morte et elle a souvent sillonné la Côte méditerranéenne. Elle a visité beaucoup de Lieux Saints et de Sanctuaires, notamment Nazareth, Bethléem, Jérusalem, Stella Maris de Haifa, Jaffa, Jéricho, Emmaüs-Nicopolis, Deir-Rafat. Elle est passée par toutes les régions bibliques de la Terre Sainte, de la Galilée, de la Phénicie, de la Judée et de la Samarie.

Dans toutes ces visites aux lieux bibliques, c’était pas tellement le lieu ou l’archéologie du lieu qui nous intéressaient ou aurait intéressé Ste Thérèse, mais la Parole de Dieu qui là s’était réalisée. On faisait tout le temps la comparaison entre la Parole de Dieu et les écrits et les exemples de Ste Thérèse. Nous sommes sortis avec cette conclusion : la doctrine et la vie de Ste Thérèse sont très bibliques. Je suis particulièrement heureux aujourd’hui de partager avec vous cette expérience, et nous avons très bien compris l’idée qu’elle exprime à un certain moment : « Ce livre-là (Les Saintes Ecritures) me suffit ».

2.Un pèlerinage ecclésial

Cet événement avait été décidé par l’Assemblée des Ordinaires Catholiques de Terre Sainte qui comprend les pasteurs de toutes les Communautés catholiques des différents rites : latin, byzantin, maronite, arménien, syrien et chaldéen. Ce pèlerinage a aussi été préparé par un comité mixte, coordonné par les Pères Carmes, et surtout sous la responsabilité du P. Abdo, ici présent. Ste Thérèse a visité systématiquement toutes les paroisses catholiques d’Israël et de Palestine, 66, sans compter les succursales. Certes, la Jordanie fait aussi partie de la Terre Sainte et du Patriarcat de Jérusalem, toutefois nous nous souvenons que les reliques de la Sainte de Lisieux étaient déjà passées en Jordanie en 2006. Néanmoins, tous, nous regrettons beaucoup, qu’elle n’ait pas pu se rendre dans le district de Gaza.

Sainte Thérèse est entrée dans beaucoup d’églises, de monastères aussi, notamment les quatre carmels de Terre Sainte, celui des trappistes de Latroun et des Clarisses de Nazareth, et s’est arrêtée dans de nombreuses chapelles, oratoires et centres pastoraux. Elle a été accueillie au Patriarcat latin de Jérusalem, dans l’évêché latin e Nazareth et autres, les écoles, les hôpitaux, les centres d’accueils pour pèlerins. Elle a été vénérée par des dizaines de milliers de fidèles, de tout rang : patriarche, évêques, prêtres, religieux et religieuses, mouvements et associations, surtout les Scouts, grands et petits, jeunes et moins jeunes, bien portants et malades.

Deux catégories, en tout cas, se sont particulièrement et spontanément distinguées, les petits et les malades. Nous avons tous été très touchés de voir le nombre de petits qui, avec une simplicité désarmante et tout naturellement, accompagnés de maman ou pas, s’approchaient de la châsse, la touchaient et l’admiraient, presque poussés par une force intérieure. Beaucoup disaient : c’est la meilleure explication de la « petite voie » et de « l’enfance évangélique ». Que dire, après, des nombreux malades, qui dans la rue ou à l’église, et surtout dans les hôpitaux, élevaient des prières incessantes et déchirantes, pleines de confiance et d’espérance.

Nos communautés religieuses ont redécouvert surtout les poésies de Ste Thérèse, et les deux poésies les plus lues et méditées ont été incontestablement « Pourquoi je t’aime, ô Marie » et, une surprise, « La rose effeuillée ». Tandis que parmi les fidèles, surtout les jeunes, les écrits les plus lus, médités, commentés, aimés et savourés ont été, sans doute, « la petite doctrine », notamment la page de la découverte de sa vocation : « J’ai compris que l’Eglise avait un corps… J’ai compris que l’Eglise avait un cœur, et que ce Cœur était brûlant d’Amour… J’ai compris que l’Amour renfermait toutes les vocations… Dans le cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’amour, ainsi je serai tout ». Que de photocopies on a dû faire de cette page ! Nous avons vraiment eu l’impression de nous trouver devant une des plus belles et sublimes pages de la littérature chrétienne.

3.Un pèlerinage œcuménique et interreligieux

Ste Thérèse a même été invitée à visiter des églises orthodoxes et anglicanes, comme à Shefaamer et Rameh, où les curés et les pasteurs orientaux rivalisaient à montrer comment « La sainteté n’est pas confessionnelle, mais vient de Dieu et est pour l’édification de tous ». Son pèlerinage peut vraiment être qualifié d’œcuménique et même d’interreligieux, car beaucoup de musulmans, druzes (surtout en Galilée) et de juifs (majoritairement à Haifa), ont participé aussi aux accueils officiels et populaires du reliquaire et tous ont eu plaisir à réciter des poésies et des discours.

Nous avons été témoins du phénomène déjà vérifié dans d’autres pays arabes, surtout en Egypte (voir la fameuse basilique de Ste Thérèse), que les bons musulmans gardent une vénération spéciale pour cette « sainte de l’abandon à la miséricorde divine » et aiment solliciter son intercession. Sur le même ton déjà annoncé, ils disaient : « C’est une sainte, donc elle appartient à tous, elle est aussi une croyante musulmane (soumise à Dieu » !

4.Un pèlerinage de foi, spirituel et pastoral

Nous, les pasteurs, nous étions bien enthousiastes de la visite de Ste Thérèse, mais nous avions une crainte : celle de la recherche du miracle et du spectaculaire auxquels nos fidèles orientaux peuvent facilement s’abandonner, avec le danger de mélanger la foi avec le miraculeux, la fidélité ordinaire avec l’extraordinaire. Bien sûr, dans la plus pure tradition chrétienne, il n’est pas défendu, au contraire, de demander des grâces, selon la volonté du Seigneur. Mais nous avons toujours rappelé que le plus important reste la foi et la vie chrétienne. Bien sûr, nos fidèles n’ont pas manqué de confier nombre de demandes à la Sainte, et certains croient avoir reçu vraiment des grâces spéciales, ce qu’il faudrait au besoin vérifier et certifier.

Mais son pèlerinage a certainement produit un miracle spirituel constaté et sûr : il a beaucoup purifié et renforcé notre foi et notre pratique. Nous avons été profondément surpris, pendant les veillées, de voir les fidèles rester spontanément jusqu’aux petites heures dans les églises pour prier, pour se recueillir avec dévotion devant les reliques, ou pour se confesser. La Semaine sainte tombait cette année au milieu du pèlerinage de Ste Thérèse parmi nous, et la participation des fidèles fut très élevée. Cela nous a confirmé, sans conteste, le grand bien spirituel qu’elle a répandu dans nos communautés. Toujours au plan spirituel, le passage de Ste Thérèse a suscité l’inspiration poétique, musicale et même théâtrale, à côté des nombreux discours et homélies qui ont été prononcés. Des chants nouveaux, en effet, ont été lancés, des poésies et des zajals ont été composées et même des sketches et d’autres expressions artistiques ont été proposés. Signe évident que la communauté locale a senti fortement le message extraordinaire de la Sainte du « pur Amour » et du « brûlant Abîme de l’Amour ».

5.Un pèlerinage de paix et d’unité : « la folie de l’espérance »

Dans un pays assoiffé de justice et de paix, et divisé politiquement, culturellement et religieusement comme la Terre Sainte, la visite de Ste Thérèse ne pouvait pas ne pas lancer un message de justice, de paix et d’unité. Certainement elle n’a pas fait cela par la proclamation d’idées politiques, ni même de la doctrine sociale chrétienne. Ce n’est pas non plus tellement la présence de la population, dans la diversité des appartenances religieuses et politiques, aux mêmes cérémonies d’accueil et de vénération de la châsse. Mais Ste Thérèse a contribué à construire un peu plus de paix et de justice, discrètement mais réellement, en diffusant dans les cœurs des différents fidèles la force de l’amour et des valeurs spirituelles auxquelles elle croyait fermement et selon lesquelles elle avait vécu.

Qui connaît la question dramatique qui déchire les pays de la Terre Sainte et du Moyen Orient, sait que la source du conflit, du terrorisme et de l’instabilité violente se trouve, bien sûr, dans les confrontations politiques et l’affrontement des légalités justifiables des deux côtés. Mais le noyau brûlant du conflit est surtout dans le manque d’amour, de liberté, de respect pour la personne et des droits des peuples. C’est dans ce climat que Ste Thérèse a infusé, directement aux chrétiens et indirectement à tous les habitants de Terre Sainte, une nouvelle charge d’amour, de respect pour les valeurs de la personne et des peuples, qui sera certainement, à long terme, fructueuse et constructive. C’est exactement le psaume 130, que nous chantons heureusement aujourd’hui, qui nous rappelle la grande condition sine qua non de la paix : « Israël, (et nous ajoutons aussi, Palestine), met ton espoir dans le Seigneur, maintenant et toujours »

Elle nous a rappelé aussi une autre vérité dont nous avons absolument besoin pour conquérir la paix et l’unité : la « folie de l’espérance ». « Ma folie c’est d’espérer », répétait-elle. Au Moyen-Orient nous avons besoin de cette folie. Car nous avons été tellement déçus aux cours des années par les différents congrès, accords et documents que nous avons perdu l’espoir de pourvoir arriver à quelque solution. Nous sommes donc menacés par le terrible danger du désespoir. Et voici que Ste nous arrive et nous anime d’un nouvel encouragement et d’un nouveau souffle de paix, d’amour et d’unité avec sa folie de l’espérance.

6.Merci et invitation.

Au nom de S. B. le Patriarche et des évêques de la Conférence des Ordinaires de T.S., et au nom de toute la population de l’Eglise Mère de Jérusalem, je remercie le Seigneur pour la grande grâce du pèlerinage de Ste Thérèse en Terre Sainte. Je vous remercie Mgr l’évêque de Lisieux, Mgr le Recteur les Carmélites de Lisieux et tous les organisateurs pour la bonne réussite de cet évènement ecclésial absolument historique pour les pays de la Terre Sainte. Chers frères et sœurs, je vous invite à imiter Ste Thérèse. Venez vous aussi en pèlerinage en Terre Sainte, venez vous aussi visiter votre Eglise Mère de Jérusalem, venez retrouver les sources de votre foi et les sources thérésiennes. Venez retrouver votre et notre vocation chrétienne commune, comme nous l’enseigne la Parole de Dieu et nous le répète Ste Thérèse : « Vivre d’amour ». Amen.

Mgr Giacinto-Boulos Marcuzzo Nazareth- Lisieux, 25.9.2011.