Le père Louis Yon sous les bombardements de Lisieux juin 1944 avec les sœurs de sainte Thérèse

Le Père Yon est heureux d’évoquer aujourd’hui ses souvenirs de guerre dans le cadre du 70e anniversaire du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944.

Qui est le père Louis Yon ?

Père Yon Petit Clerc de Sainte Thérèse
Père Yon Petit Clerc de Sainte Thérèse

Oui, je peux dire que je suis lexovien. Je suis arrivé à Lisieux en 1942. Je garde une image de cette date relatant mon entrée chez les Petits Clercs de Sainte Thérèse.

Le 9 juillet 1949, je quittais Lisieux pour entrer au Grand Séminaire de Bayeux. Ordonné prêtre le 29 juin 1955, je suis nommé vicaire à Falaise.

En juin 1961, Monseigneur Durand, mon ancien professeur et supérieur à Frémont, devenu Recteur de la Basilique de Lisieux, me confiait la journée des enfants au Congrès National Marial qui se tenait à Lisieux. 13000 enfants venus de Normandie, de l’Ile de France… Sur ordre de notre évêque, Monseigneur André Jacquemin, je faisais ovationner par ces milliers d’enfants : « Vive le Pape… Vive Jean XXIII… vive son légat… » C’était grandiose.

Quasiment, tous les ans, je prenais l’initiative de rassemblements d’enfants à Lisieux, dans le cadre des Cœurs-Vaillants et Ames-Vaillantes, du Mouvement Eucharistique des Jeunes et autres activités de jeunes.

Le 1er septembre 1994, j’étais nommé chapelain du pèlerinage de Lisieux, en charge des jeunes jusqu’en l’an 2000. Depuis, je suis tout simplement chapelain accueillant les pèlerins du monde entier.

Avec les sœurs de Sainte Thérèse…

Les petits clercs avaient pour mission d’assurer le service liturgique à la Basilique et au Carmel.

Le Carmel vu des Petits Clercs
Le Carmel vu des Petits Clercs

Au Carmel, nous avions interdiction de regarder du côté des Carmélites ; mais nous risquions souvent un œil pour apercevoir la Mère Prieure : Mère Agnès (Pauline Martin) qui occupait la première stalle à gauche. Sœur Geneviève, Céline Martin était plus difficile à repérer !

Les Petits Clercs étaient les « chouchous » des sœurs Carmélites. C’était la guerre, les restrictions, on peut affirmer nous n’avons jamais souffert de la faim, grâce à nos Sœurs Carmélites.

Pas question pour les Lexoviens et les Augerons de laisser mourir de faim les sœurs de la « plus grande Sainte des temps modernes », selon la formule consacrée alors ! On apportait au Carmel : pain, viande, beurre, lait, sucre… à la barbe de l’occupant ! et aussi des tickets de pain, etc.

Evidemment, les Carmélites partageaient avec les plus nécessiteux, dont les Petits Clercs. Nous appelions quelquefois Mère Agnès, avec reconnaissance, notre « nounou » ! Les Carmélites nous manifestaient beaucoup d’affection, je peux le dire.

6 juin 1944
20h30 Une escadrille de forteresses volantes détourne son vol et vient ostensiblement sur nous. Je vois quelques bombes tomber dans le bas de l’avenue de la Basilique. Subitement nous sommes enveloppés par un nuage de poussière et de cailloux, dans un bruit terrible d’explosion. (…) Pour moi, il y a eu vraiment miracle… le fait qu’aucune personne n’ait été blessée… Je conserve encore aujourd’hui la boîte de mon « nécessaire à chaussure » qui était sous le préau et qui a reçu, lui, un éclat de bombe ! Après ce premier déluge de bombes, notre Supérieur nous invite à prendre quelques affaires et à quitter les lieux. Il était 21h30 environ.

9 juin 1944
Retour à Lisieux. Nous rencontrons beaucoup de lexoviens, à pied, avec brouette ou petite voiture. Ils quittent la ville ou en reviennent, et c’est la longue énumération des dégâts des bombardements, des victimes. Nous apprenons la mort de toute la famille Cornu ; la mort des 23 novices de la Providence, des 18 Bénédictines, des 4 Soeurs du Refuge… et tant d’autres. Toutes ces nouvelles étaient terribles.

Chemin faisant, nous nous préparons au spectacle qui nous attendait. En arrivant à la rue du Carmel, nous rencontrons les séminaristes de la Mission de France, soutane ouverte, visage empoussiéré, je dirai : « débraillés » ; en effet, ils s’activaient tous au déblaiement des morts et des blessés.

Le carillon, face à l’entrée de l’Ermitage, sonne encore les heures et les quarts : « Sanc-ta-the-re-sia-o-ra-pro-no-bis ». Il devait disparaître, brûlé, la nuit suivante.

Lisieux, rue du Carmel
Lisieux, rue du Carmel

Nous trouvons la cour des Petits Clercs jonchée de débris divers… Non éclatée, une énorme bombe a traversé jusqu’à la cave, la maison du Supérieur.

… C’est le grand calme. Une forte odeur de fumée. Beaucoup de personnes hagards en recherche de je ne sais qui ou quoi… ou fuyant. C’est la désolation. Il se fait tard, où aller ?

La Crypte de la Basilique est un bon abri, construite en béton, c’est un blockhaus ! Nous y montons avec nos baluchons. Il y a déjà beaucoup de monde devant les portes… Une petite chapelle, à droite du côté de la sacristie nous est attribuée.

Nos Soeurs Carmélites sont arrivées la veille, le Supérieur de la Mission de France les avaient convaincues, bien difficilement d’ailleurs, de quitter leur Carmel. Elles ont apporté le grand reliquaire doré de Sainte Thérèse… Les Soeurs Carmélites se mêlaient volontiers à tous ces réfugiés, leur apportant aide, réconfort, leur sourire…

Le soir, violent bombardement. Nous avions peur, malgré la solidité de la Basilique. C’est cette nuit-là, je crois, et le 10 juin que la rue du Carmel et les rues adjacentes ont brûlé et… que le Carmel fut épargné grâce pour une bonne part, aux séminaristes de la Mission de France qui ont arrêté le feu…

10 juin 1944

Lisieux août1944
Lisieux août1944


La vie s’organise dans la Crypte. Les Soeurs Carmélites chantaient leur Office ainsi que la Messe à l’autel de la Vierge du Sourire, devant l’orgue et elles avaient l’exclusivité de la sacristie, avec les toilettes et les pièces adjacentes. L’ambiance était calme et relativement silencieuse, sans doute à cause de la présence des Carmélites.

L’aspect hygiène était plutôt aléatoire et succinct ; les deux cours anglaises souillées. Des W.C. improvisés à l’extérieur parmi les arbres à droite. « A la guerre, comme à la guerre » disait-on ! Nous imaginions que c’était pour quelques jours. En réalité, pour beaucoup, cela dura jusqu’à la Libération le 25 août. Ainsi en fut-il pour nos Soeurs Carmélites.