Homélie de Monseigneur Gérard Desfois

16 juillet 2012 Fête des Bienheureux Louis et Zélie MARTIN

Le pèlerinage de Lisieux a fêté les Bienheureux Louis et Zélie Martin, parents de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus, le dimanche 15 juillet.
Dans la basilique de Lisieux avec une assistance de plus de 2500 pèlerins, Mgr Gérard Defois archevêque émérite de Lille, présidait l’assemblée en présence de Mgr Jean-Claude Boulanger évêque de Bayeux et Lisieux et de Mgr Jacques Habert, évêque de Sées.
Mgr Defois a rempli un certain nombre de postes importants dans l’Église : secrétaire générale de la Conférence épiscopale, recteur de l’Université Catholique de Lyon, prédicateur de carême à Notre-Dame de Paris, archevêque de Sens, archevêque de Reims avant de devenir archevêque de Lille. Il a pris sa retraite en 2008.
Mgr Defois, dans son homélie, a commenté l’Évangile des noces de Cana ( Jn 2/1-11), pour parler de la fa mille de Thérèse et de la famille d’aujourd’hui.

Louis et Zélie : la bonne nouvelle d’un amour familial.

Mgr Desfois

Frères et sœurs dans le Christ,

L’évangile que nous venons de lire est étonnant, choquant même : lorsque le Fils de Dieu vient sur terre proclamer le salut, il ne trouve rien de mieux à faire que d’aller à la noce avec ses nouveaux amis, ses apôtres. Et sa sainte mère fait de même. Nous imaginons Jésus à la noce buvant, trinquant avec les mariés et joyeux, battant des mains avec tous, tandis que les jeunes du pays au son de la trompette et de la cithare rythment les danses traditionnelles d’Israël. Jésus sur la montagne déclamant ses béatitudes ou au temple disputant des vérités essentielles avec les docteurs de la loi, cela se comprend. Mais Jésus, le Fils de Dieu, riant de la joie de ce mariage, heureux de vivre avec tous, ce moment de joie pour un jeune couple, cela nous étonne ; ce n’est pas sa place, à peine convenable ! Nous avons peine à comprendre !

Oui, nous avons peine à comprendre combien Dieu est heureux de la joie d’un couple, joyeux de cette jeunesse riante à l’avenir qui fonde une famille. Parce que, pour lui comme pour les croyants de l’évangile que nous sommes, la famille est la parabole qui dit le mieux son amour de l’homme. Dieu se sent concerné par cette joie de vivre, de faire vivre. N’est-ce pas ce qu’il a rêvé de mieux dans son aventure de créateur : l’amour comme ciment de la société des hommes. Par Jésus, à Cana, Dieu se montre heureux de la joie des hommes, de leurs rencontres et de leurs projets. Au point que, lorsqu’il voit que cette joie peut être ternie, attristée par la pénurie de vin, il envoie Marie intercéder auprès de Jésus pour sauver ce couple de la tristesse. Dieu est présent dans l’espérance d’une famille qui se fonde.

Et c’est bien pourquoi la joie de Dieu et le bonheur de s’aimer sont le cœur de cette famille des bienheureux Louis et Zélie Martin. Cet amour créateur, les parents de Thérèse et de ses sœurs carmélites l’ont vécu de façon ordinaire comme parents, mais extraordinaire comme chrétiens, ce qui fait écrire à Zélie : « Quand nous avons eu nos enfants, nos idées ont un peu changé ; nous ne vivions plus que pour eux, c’était tout notre bonheur, et nous ne l’avons jamais trouvé qu’en eux. Enfin rien ne nous coûtait plus, le monde ne nous était plus à charge. Pour moi, c’était la grande compensation, aussi je désirais en avoir beaucoup, afin de les élever pour le ciel ». On peut dire que, pour le couple Martin, la mise au monde d’enfants est à la fois la clef de leur bonheur à deux et en même temps la prise de conscience que faire naître c’est agrandir la famille des enfants de Dieu, c’est multiplier les convives du royaume de Dieu, les invités aux « noces éternelles » dont le Christ nous parle. Tout enfantement devient ainsi missionnaire, toute naissance est promesse de plénitude de vie un jour, en Dieu. Ceci se réalisera avant la lettre, comme Jean-Paul II le dira après le Synode sur la famille en 1982, la famille a mission de« garder, de révéler et de communiquer l’amour, reflet vivant et participation réelle de l’amour de Dieu pour l’humanité et de l’amour du Christ pour l’Église, son Épouse ».(Familiaris consortio, 17.) 16juillet2012enfants

Si l’Église tient tellement à la famille, au sacrement de mariage et à la protection de la vie, de ’enfant à naître jusqu’au vieillard, ce n’est pas d’abord pour des questions de morale ou d’ordre social, mais c’est parce que la famille est le lieu le plus élevé de la création, là où se dit, s’apprend, se mûrit et se récolte l’amour humain dans la lumière de l’amour créateur de Dieu. Nous autres, occidentaux, nous avons réduit le sacrement à un contrat juridique ou a un pacte social en vue de profits économique pour agrandir ses « terres » , et dans le passé même, nous avons arrangé des mariages au gré des intérêts politiques pour établir de nouvelles coalitions militaires. C’est pourquoi en ce monde matérialiste, il faut élever les cœurs, il est urgent de rappeler combien l’amour familial est une parabole permanente de l’amour de Dieu. De sa gratuité, de sa générosité, de sa liberté, de sa fidélité aimante. La famille est la parabole historique de l’ancien et du nouveau Testament, quand l’Esprit saint fait découvrir le prix du couple fidèle et qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour l’autre que l’on aime, l’autre : un conjoint, des enfants, et Dieu lui-même. La famille est la parabole de l’Église, quand faire route commune entre nous, dans la société comme dans nos communautés, c’est mettre au monde des enfants respectés dès le départ de leur vie et préparés à être eux-mêmes, ensuite, des témoins de l’amour dans la société de rapports violents. Récemment notre Pape Benoît XVI disait à Milan, lors du Congrès international de la Famille :« Nous est confiée la tâche d’édifier des communautés ecclésiales qui soient toujours plus famille, capables de refléter la beauté de la Trinité et d’évangéliser non seulement par la parole mais, je dirais même, »par irradiation« , par la force de l’amour vécu. » Louis ZélieMartin

Ce que je retiens encore de notre méditation sur la vie des parents Martin, c’est leur souci de soutenir les vocations religieuses de leurs enfants. Les éduquer et les former en vue du ciel, c’est donner pour toujours à leur existence la dimension d’une marche vers le Christ ressuscité ; nous savons combien l’humble Thérèse eut la passion de l’annonce de la foi et le souci de la mission universelle, d’ailleurs j’ai retrouvé son visage sur des statues, dans les églises de brousse en Afrique comme dans les cathédrales du Vietnam. En ce temps, où nous nous plaignons de manquer de prêtres ou religieux, de missionnaires de toute nature, de serviteurs permanents du peuple de Dieu, je trouve que l’on parle aux jeunes de vocation de façon trop commerciale, trop humaine, par des appels individuels, comme à la cantonade.

La question des vocations dans le Peuple de Dieu commencera à s’éclairer quand les jeunes parents prieront pour que leurs enfants donnent leur vie pour l’évangile, pour qu’ils répondent librement à l’appel de servir comme le Seigneur le voudra. Ce fut le cas de mes parents. C’est par la famille que l’Église retrouvera sa jeunesse, par son goût de faire naître l’avenir dans la famille des enfants de Dieu. Or, cet horizon de faire famille pour Dieu et avec Dieu, fut l’âme de la famille Martin. 16juillet2012

Mais nous ne pouvons célébrer cette eucharistie aujourd’hui, sans évoquer les drames familiaux qui nous entourent. Un grand nombre d’entre nous, nous en souffrons parfois dans notre proche entourage les éprouvent durement : drames de mésentente, séparations, divorces, familles dites recomposées deux ou trois fois, ces crises de la famille nous atteignent et nous blessent comme autant de maladies de l’amour humain. Il ne sert à rien de condamner ou de culpabiliser, mais peut-être faut-il nous demander comment il se fait que la famille humaine soit devenue si fragile ; comment préparons-nous les jeunes générations dans nos familles et nos écoles à mûrir dans ces responsabilités de la vie familiale ? Il est grand temps que l’enseignement de l’évangile et de l’Église sur le sacrement de mariage soit mieux présenté aux adolescents, puis aux jeunes qui préparent leur mariage, et je sais les efforts de beaucoup d’entre vous en ce domaine.

Mais il y a plus grave : nos divers responsables politiques et sociaux manifestent une grave irresponsabilité en ce domaine de la vie de famille. Faute de références spirituelles et morales, tout se passe si les valeurs et les convictions les plus sacrées étaient mises en vente pour des bénéfices d’opinion publique. Quand une société détruit ses liens primordiaux, quand satisfaire le désir individuel devient la dernière valeur de la citoyenneté, il est inévitable que s’installent des boulimies instinctuelles qui déshumanisent les personnes, les couples, les familles, et que les sociétés se suicident en perdant l’âme de leur vivre ensemble solidaire. Si la plupart des gens proclament encore que la famille est la première cellule de la société, fragiliser et dévaluer la famille provoquera une faillite de cette société. Nos représentants, devenus esclaves du système médiatique consentent à l’aliénation de leurs devoirs, pour gagner à l’audimat de la démission. Dans cette perspective utilitariste, il est évident qu’ils n’ont pas à nous faire la morale et à prétendre définir ce qui est bon pour l’homme, ils règnent dans le vide. S’il n’y a pas en Europe une réflexion courageuse et prophétique pour affirmer une perspective d’amour de qualité, notre culture de l’abandon nous conduira vers une tension permanente entre la volonté anarchique des uns et le sectarisme de la peur des autres. L’avenir d’un peuple se vérifie à la hauteur de ses relations de justice, de ses solidarités d’amour et de paix. Il m’arrive de penser que la famille est devenu un chef d’œuvre en péril, alors le devoir premier des pouvoirs publics devient d’assurer les conditions d’une vie de famille épanouie dans ce climat de crise et d’économie instable mgrDesfois
Nous célébrons l’amour des bienheureux Louis et Zélie, cet amour de qualité humaine qui unit leur couple, les fit des parents, responsables et amoureux de la volonté de Dieu, les porta à travers le travail professionnel et le service de tous à une vie chrétienne régulière, et leur ouvrit les portes de la sainteté en Jésus-Christ. C’est pour nous une image de paix et d’espérance. Je remarque depuis quelque temps combien de nombreux jeunes couples, disent leur attente d’une vie familiale heureuse et équilibrée, y compris dans un univers incertain et tourmenté. Oui, l’évangélisation passe par le témoignage de familles heureuses, pleinement en communion avec l’amour de Dieu. Oui, le bonheur de vivre ensemble, de faire des communautés fraternelles à l’image de la famille Martin est une bonne nouvelle pour ce monde. N’est-ce pas ce que confiait Thérèse, en écrivant :« le bon Dieu m’a donné un père et une mère plus dignes du ciel que de la terre. » ? Prions Dieu pour que jeunes parents, jeunes fiancés, grands parents, et nous tous par nos familles, nous mettions un peu de ciel sur cette terre. AMEN.