Fêtes Thérésiennes 2011 - messe de clôture du 2 octobre

Homélie de Monseigneur Jean-Claude BOULANGER Evêque de Bayeux- Lisieux

Mth.21, 33-43 - 27° Dimanche ordinaire – Année A - Lisieux 2 Octobre 2011

mgr Boulanger

« Vendanges tragiques »

Vous avez peut-être lu un jour ce titre dans la presse. Habituellement, on y lit « Vendanges abondantes ou florissantes ». Le temps des vendanges n’est-il pas un temps de fête ? Mais cette année-là, ce furent des vendanges tragiques. Et on en parlait encore des années après. Si cela est vrai aujourd’hui, cela a dû aussi se passer autrefois. Et le pays de Jésus était un pays de vigne. Alors quand il racontait cette histoire, tout le monde l’écoutait, tout le monde le comprenait…

Ce vigneron, vous savez, il y tenait à sa vigne. Si vous aviez vu le soin qu’il prenait pour la cultiver, pour la tailler et la traiter. Bien sûr son vin était d’appellation contrôlée. Ce n’était même pas un premier cru, mais un grand cru. La vigne toute entière était classée grand cru. Il en était le propriétaire, Récoltant Manipulant comme nous disons aujourd’hui. Cette vigne, c’était sa passion, c’était sa vie. Bien sûr, il avait choisi des plants de qualité. Mais cette vigne c’était surtout le fruit de son travail. Il s’était dépensé sans compter. Cette vigne qu’il aimait tant, il l’a confiée en fermage à des vignerons. Quelle confiance ! Peut-être même quelle inconscience ? Sauraient-ils ces vignerons la cultiver avec autant d’amour et de soins ?

Quand Jésus parle de la vigne à ses auditeurs, ceux-ci pensent sans doute à leur coin de vigne mais ils savent que la vigne signifie aussi le peuple d’Israël tout entier. Pour eux la vigne était un bien précieux. La boisson habituelle, c’était le vin bien plus que l’eau qui était rare. Et on pouvait manger son raisin. La vigne c’était l’assurance de la vie. D’ailleurs dans la bible, ne disait-on pas qu’une bonne épouse était comparable à une vigne féconde ? Dans la plupart des peuples autour d’Israël, la vigne passait pour un arbre sacré. Pour les croyants de la bible, ce n’était pas la vigne elle-même qui était sacrée, mais le peuple lui-même qu’on appelait la vigne de Dieu, la vigne du Seigneur. Isaïe le rappelle dans la première lecture : « La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël. Le plant qu’il chérissait, ce sont les hommes de Juda ».

Puis vient le temps des vendanges. C’est un moment capital dans la vie des vignerons. Quand le raisin est à point, on ne peut plus attendre. Malgré la difficulté de la tâche, c’est toujours un moment de fête. On ne vendange pas seul. Il y a ceux qui coupent le raisin, ceux qui le portent, ceux qui l’écrasent. Mais cette année-là, les vendanges furent tragiques. La récolte a-t-elle été gâchée par un orage de grêlons ? Oh non, c’est bien plus que cela ? Y-a-t-il eu un accident ? Oh non, c’est encore plus grave ? Il y a eu meurtre… Alors un règlement de compte entre vignerons ? Oh non, c’est bien pire. Il y a eu plusieurs tués dont le fils du propriétaire. Alors c’est une révolte de vignerons devant un propriétaire injuste et tyrannique ? Oh non justement. C’est cela qui est impensable. Non seulement il respectait le contrat, mais il « s’est fait avoir », il était trop naïf, il avait trop confiance. Il avait même une patience inouïe. Ils ont cru pouvoir s’accaparer de la vigne pour eux tout seuls.

Dieu nous confie sa vigne

Quand Matthieu écrit ce texte pour les communautés chrétiennes, elles comprennent bien le sens de cette histoire. Mais elles pensent surtout à ce qui s’est passé avec Jésus. Mais Matthieu en rappelant cette parole de Jésus, veut aller plus loin et s’adresser à nous aujourd’hui. Dieu nous confie sa vigne, il nous confie le monde, il nous confie l’Eglise. Comment nous comportons-nous ? Ne disons-nous pas “C’est mon affaire”, c’est “mon groupe”, c’est “ma paroisse”. Ce n’est pas « mon diocèse » mais le diocèse que le Seigneur me confie. Il y a en nous un instinct de propriétaire. Les talents ou les responsabilités que Dieu nous a donnés, les affaires qu’Il nous a confiées, ce sont ses dons. Pardon Seigneur d’en faire mes choses à moi, où je suis le seul maître à bord.

Au moment où l’Eglise de France traverse une crise des vocations, tout simplement une crise de l’engagement, il nous est demandé comme sainte Thérèse d’avoir l’audace de la confiance et de la foi et d’accepter d’être dépossédé. Elle nous invite à l’abandon qui est le contraire de la démission. Elle prie pour que nous osions nous abandonner entre les mains du Père, comme Jésus sur la croix. Rappelons-nous que c’est au pied de la croix que l’Eglise est née.

L’amour grandit par l’amour, écrit le Pape Benoît XVI dans sa première Encyclique. Nous ne pouvons répondre à l’amour de Dieu que par l’offrande de notre pauvre amour. C’est ce que Thérèse exprimera dans son acte d’offrande à l’Amour miséricordieux. « Au soir de cette vie, je paraîtrai devant vous les mains vides. » Thérèse a accepté d’être dépossédée de ses œuvres. Elle a compris que c’est l’acte d’offrande de Jésus par amour de son Père et des hommes qui sauve le monde. Les dernières paroles de Thérèse, sur son lit de mort, résument toute sa vie : « Mon Dieu, je vous aime ». Il s’agit bien sûr de prier pour les vocations mais il s’agit de nous unir à la prière de Jésus à son Père. Le Maître de la vigne, c’est bien le Père.

Thérèse savait voir la dimension invisible et divine de notre vie. Elle nous invite à prier et offrir notre vie pour les vocations et pour l’Eglise de ce temps. Pour elle, il y a la Communion des Saints et le moindre geste, la moindre offrande sont reçus par Dieu. Il y a une solidarité spirituelle dans le monde de Dieu. Elle a prié pour l’abbé Bellière et l’abbé Roulland, comme elle a prié pour Pranzini. Dieu ne connaît pas la table de soustraction ou de division. Il ne connaît que la table de multiplication mais il ne peut multiplier que ce que nous offrons par amour.

Tant de générations de chrétiens ont redit chaque jour l’acte d’offrande de Thérèse ; surtout les générations qui ont vécu en France entre 1930-1950. Nous avons vu alors éclore la fécondité spirituelle de cette époque. Notre monde ne se convertira pas sans l’acte d’offrande des chrétiens de ce temps. Voilà notre vocation première. Que Sainte Thérèse vous aide à vivre votre vie de chrétien dans la confiance retrouvée. Le Seigneur est toujours le maître de la vigne et il prend soin de son Eglise. Mais Il a besoin de la foi des chrétiens pour sauver ce monde qu’Il aime tant.

Jean-Claude BOULANGER Evêque de Bayeux- Lisieux