Fêtes Thérésiennes 2010 - Journée d’action de grâce pour l’Année Sacerdotale

27 septembre 2010 Homélie du Cardinal Cláudio Hummes, o.f.m. Préfet de la Congrégation pour le Clergé

Cardinal Claudio Hummes

Excellence, Chers frères prêtres, Chers amis,

Nous voici au cœur de notre journée d’action de grâce. Nous le savons, l’Eucharistie est « la source et le sommet » de la vie chrétienne (LG 11) et de l’évangélisation (PO 5). Notre ministère, plus que cela, tout notre être sacerdotal, jaillit de l’Eucharistie, s’y nourrit, y revient sans cesse et y trouve son accomplissement. L’Année Sacerdotale s’est conclue dans une grande Eucharistie, présidée par le Saint Père et concélébrée par plus de 15 000 prêtres venus du monde entier. Ce moment inoubliable est comme l’image de ce que veut être notre sacerdoce : une Eucharistie à la dimension de l’Église toute entière, pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Permettez-moi d’insister sur ce point. Les pays d’Occident, ceux de la vieille chrétienté, comme on dit, se posent beaucoup de questions sur leur avenir. La déchristianisation, la baisse du nombre de prêtres et de séminaristes, les paroisses sans curé et les églises sans Eucharistie dominicale, toute cette foule qui a faim et soif de Dieu, qu’elle le sache ou qu’elle ne le sache pas. Que faire ? Comment réagir ? Où trouver des solutions ? Vos évêques et vous-mêmes, cherchez avec ardeur ces solutions. On essaie de revoir l’organisation paroissiale, on donne une juste place aux laïcs, on distribue des exemplaires de l’évangile, on insiste sur la pastorale catéchuménale, certains diocèses ont largement invité les adultes à recevoir la confirmation, etc, etc. Autant d’initiatives magnifiques qui manifestent que l’Église est bien vivante et que vous ne baissez pas les bras devant la difficulté. Il est un point sur lequel nous n’insisterons jamais assez. Les Actes des Apôtres nous rapportent que les débuts de l’Église étaient marqués à la fois par une grande assurance dans la proclamation de la Parole et par l’ardeur de la communauté chrétienne qui, remplie de l’Esprit Saint, était « assidue à l’enseignement des apôtres, et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Ac 2, 42). Face à la difficulté, face à l’incertitude de l’avenir, nous avons besoin de revenir à la Chambre Haute, au Cénacle, là où la communauté est fidèle à la fraction du pain, car c’est là, dans la communion fraternelle et à la lumière de l’enseignement des apôtres que nous nous ouvrons le mieux à l’Esprit Saint pour recevoir de lui la force, l’assurance nécessaire pour proclamer la Parole de Dieu à toutes les nations.

Je l’ai déjà dit ce matin et je me permets de revenir sur ce point : L’Eucharistie est déjà le centre de notre vie. Elle peut et doit le devenir chaque jour davantage, car l’espace de notre cœur s’élargit avec la croissance de notre amour pour le Christ. Rappelons-nous : avant que Benoît XVI ait institué une Année Sacerdotale, il avait rassemblé un Synode sur l’Eucharistie puis publié l’exhortation Post-Synodale Sacramentum Caritatis. Jean-Paul II lui-même avait proclamé une Année Eucharistique et publié plusieurs textes sur l’Eucharistie. Cette insistance des Papes sur l’Eucharistie nous invite à comprendre qu’elle doit être, peut-être aujourd’hui encore plus qu’hier, le centre de notre vie et de notre mission. L’Esprit Saint ne peut que rendre fécond notre amour de l’Eucharistie, notre fidélité à la célébrer chaque jour, la qualité liturgique de nos célébrations selon ce que demande l’Église, notre ardeur à y entrainer les fidèles. C’est parce que l’Eucharistie est la source et le sommet de l’évangélisation, que nous la mettons au centre de notre projet pastoral. Tout doit en jaillir et tout doit y conduire. C’est un réel défi que de trouver des solutions courageuses et réalistes pour que les chrétiens puissent participer à l’Eucharistie chaque dimanche. Le Curé d’Ars lui-même a souffert des lenteurs de ses fidèles, mais il ne s’est pas découragé. Nous travaillons dans le temps, mais nous agissons sous la lumière de la foi qui nous dit que « l’Eucharistie fait l’Église ».

Quelle foi cela demande ! Oui, c’est vrai. Une foi eucharistique. Avez-vous remarqué comment cette foi eucharistique grandit aujourd’hui ? Je vous l’ai dit ce matin, la Congrégation pour le Clergé a encouragé la prière devant Jésus-Eucharistie et elle est heureuse de voir quel écho cette invitation a trouvé à travers le monde. De même qu’il y a une conscience missionnaire plus grande aujourd’hui, de même nous assistons à une vraie soif d’adoration eucharistique, à laquelle tant de paroisses ont répondu par la mise en place de lieux d’adoration où tous ceux qui le désirent peuvent prier devant le Saint Sacrement, même la nuit parfois. Jean-Paul II a défini Marie comme la « femme eucharistique ». Soyons nous aussi des prêtres eucharistiques, c’est-à-dire identifiés à Jésus Eucharistie qui est louange du Père, offrande de lui-même, nourriture pour le monde. Plus nous serons eucharistiques, plus nous serons poussés et soutenus dans notre action missionnaire. Eucharistie et évangélisation sont inséparables.

Eucharistie à la Basilique - 27 septembre 2010.

L’Évangile nous dit aujourd’hui que les Douze sont constitués pour être avec Jésus et pour être envoyés en mission. Comme eux, nous avons été appelés parce que nous avons été choisis. « Ce n’est pas vous qui m’avez choisis, c’est moi qui vous ai choisis », nous dit Jésus (Jn 15, 16). Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus y voit là un grand mystère de miséricorde. Nous pouvons faire nôtre ce texte qui ouvre son premier Manuscrit : « Voilà bien le mystère de ma vocation, de ma vie tout entière et surtout le mystère des privilèges de Jésus sur mon âme… Il n’appelle pas ceux qui en sont dignes, mais ceux qu’il lui plaît ou comme le dit Saint Paul : « Dieu a pitié de qui Il veut et Il fait miséricorde à qui Il veut faire miséricorde. Ce n’est donc pas l’ouvrage de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. » (Rm 9,15-16) » (Ms A, 2 r°).

Avec Thérèse, nous savons que c’est un amour gratuit qui ne repose sur aucun mérite de notre part. Et cela est notre force car si Dieu nous a choisis gratuitement, à cause de son amour, il nous gardera fidèlement, à cause de son nom. Ses dons sont gratuits et sans repentance. Ce sanctuaire de Lisieux est le lieu parfaitement adapté pour nous replonger aujourd’hui dans le mystère de notre vocation et de notre consécration, pour offrir au Seigneur une disponibilité renouvelée à son appel et à son projet d’amour sur nous.

Rappelons-nous le but pour lequel Jésus nous a appelés : pour que nous soyons avec lui et pour nous envoyer prêcher. Être avec lui. J’ai déjà parlé de l’importance de la célébration et de l’adoration eucharistiques dans notre vie. Thérèse est une contemplative. Elle a brûlé sa vie en présence de Dieu, pour lui « faire plaisir », comme elle disait. N’est-ce pas la définition concrète de l’amour ? Les témoins du Curé d’Ars nous rapportent que saint Jean-Marie Vianney passait « des temps considérables » (C. LASSAGNE, Le Curé d’Ars au quotidien, par un témoin privilégié, Parole et Silence, 2003, p. 77.) en prière. On pourrait objecter qu’on se sanctifie dans le ministère et que l’urgence de la mission nous empêche de prendre du temps gratuit pour le Seigneur. Pourtant Jésus lui-même a connu l’urgence de la mission et nous avons vu ce matin qu’il priait longuement. Benoît XVI a répété plusieurs fois que la prière fait partie intégrante de la mission et qu’elle constitue même une « priorité pastorale ». Voici ce qu’il a dit aux prêtres venus du monde entier à Rome, lors de la veillée de clôture de l’Année Sacerdotale : « La relation avec le Christ, le dialogue personnel avec le Christ est une priorité pastorale fondamentale, c’est la condition pour notre travail pour les autres ! Et la prière n’est pas une chose marginale : c’est réellement une « profession » pour le prêtre de prier, également comme représentant des personnes qui ne savent pas prier ou qui ne trouvent pas le temps de prier. La prière personnelle, surtout la prière des Heures, est la nourriture fondamentale pour notre âme, pour toute notre action » (Dialogue de BENOIT XVI avec les prêtres pour la veillée de clôture de l’Année Sacerdotale, 10 juin 2010, réponse à la première question.).

Le deuxième but de l’appel est la mission : Nous envoyer prêcher. Les trois Synoptiques nous rapportent que Jésus a commencé sa vie publique par la proclamation de l’Évangile de Dieu (Mc 1, 14). C’est pour cela qu’il est « sorti », dit-il (Mc 1, 38). Les apôtres, eux, quand ils ont reçu l’Esprit de Pentecôte, ils ont parlé toutes les langues pour pouvoir proclamer la bonne Nouvelle à l’univers entier. La mission fait partie de la nature de l’Église et elle est universelle. Comme Jésus lui-même, nous « sortons » pour aller à la rencontre de nos contemporains, avec cette certitude de foi que notre parole accompagne l’action secrète de Dieu qui, au milieu des ténèbres, fait briller sa lumière dans les cœurs pour y faire resplendir le visage du Christ.

Et pourtant, nous sommes parfois freinés intérieurement par la difficulté de la mission et peut-être surtout par l’expérience douloureuse de nos limites. Nous savons bien que nous sommes des « poteries sans valeur », des collaborateurs bien fragiles. Saint Paul en avait une conscience aigüe, lui qui a demandé par trois fois que lui soit enlevée l’écharde qu’il possédait dans sa chair. « Ma grâce te suffit » lui a répondu le Seigneur. Et Paul nous explique qu’il est important de ressentir sa faiblesse car « la puissance de Dieu donne toute sa mesure dans la faiblesse. C’est quand je suis faible que je suis fort » (cf. 2 Co 12). L’expérience de notre faiblesse est nécessaire pour que l’Esprit puisse manifester sa puissance. Pour nous aider à trouver le courage de « sortir » pour aller à la rencontre de nos contemporains et leur annoncer le Christ malgré notre faiblesse, notre timidité, nos défauts, Thérèse nous dit : « Le bon Dieu ne refuse jamais cette première grâce qui donne le courage d’agir ; après cela le cœur se fortifie et l’on va de victoire en victoire. » (CJ 8.8.3.).

Sainte Thérèse de Lisieux.

Voilà le secret de Thérèse : elle a une conscience aigüe de sa faiblesse, mais elle se remet complètement sous la puissance de la Miséricorde et elle agit en faisant un grand effort qui la sort d’elle-même, sachant bien que le Seigneur lui donne la force de faire cet effort, bien qu’elle ne ressente que sa faiblesse.

Alors, dans l’Eucharistie que nous célébrons maintenant, rendons grâce pour le don de notre sacerdoce, livrons-nous avec le Christ dans son offrande au Père, ouvrons nos cœurs à l’Esprit que nous recevons chaque fois que nous communions au Corps et au Sang du Christ, remettons notre sacerdoce entre les mains de Dieu. Ce qui va s’accomplir quand nous prononcerons les paroles de la consécration montre bien que Dieu fait des merveilles à travers notre faiblesse.