Elévation de l’église Notre-Dame d’Alençon au rang de Basilique

Nous publions ci-dessous l’homélie de Monseigneur Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, qu’il a prononcée le dimanche 6 décembre 2009 à l’occasion de l’élévation de l’église Notre-Dame d’Alençon au rang de Basilique.

Chers frères et sœurs dans le Christ,

Nous sommes invités à entrer dans cette démarche de réveil de notre vie chrétienne que nous propose le temps de l’Avent. Nous avons besoin d’être aidés pour cela. Et, s’il y en a qui peuvent nous y aider, ce sont bien les parents de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, les bienheureux Louis et Zélie MARTIN, qui vous sont particulièrement proches et chers, ici, à Alençon.

La première chose qui me frappe en découvrant leur vie, c’est l’appel qu’ils nous lancent à vivre la sainteté dans le quotidien le plus ordinaire des jours. Avouons que ce n’est pas forcément notre préoccupation première. Certes, le jour de la fête de Tous les Saints, nous avons entendu l’évangile des Béatitudes. Nous savons bien que la vie chrétienne a quelque chose à voir avec la sainteté… mais de là à vouloir devenir des saints, il y a un grand pas que nous nous gardons bien souvent de franchir. Ce n’est pas le cas de Louis et de Zélie Martin. La sainteté fait partie de leur projet de vie. Un jour, Zélie Martin écrira à ses filles Marie et Pauline : « Je veux devenir une sainte, ce ne sera pas facile il y a bien à bûcher et le bois est dur comme une pierre. Il eût mieux valu m’y prendre plus tôt, pendant que c’était moins difficile, mais enfin « mieux vaut tard que jamais ». ». Louis et Zélie ont compris que la sainteté n’était pas autre chose que la vie chrétienne prise au sérieux, que l’expérience croyante qu’on laisse se déployer dans toute son existence. Le secret de leur vie chrétienne a tenu en trois mots : « Dieu premier servi ». Ils sont pour nous aujourd’hui un appel : la recherche et la découverte de l’amour du Seigneur sont-elles vraiment la boussole de notre vie ?

La vie des époux Martin ressemble à la nôtre. Certes, nous la voyons aujourd’hui marquée par leur époque, par la mentalité du temps et la culture de leur milieu. Mais, fondamentalement leur existence ressemble à celle de millions d’autres : une vie de couple où les tempéraments de Louis et de Zélie, si différents par certains côtés, apprennent à s’ajuster, une vie de famille nombreuse, une petite entreprise qui est source de revenus mais aussi de bien des soucis, des joies familiales, le souci des vieux parents, des épreuves de santé, des deuils, une pratique religieuse fidèle qui devait être semblable à celle d’un certain nombre de pratiquants pieux de cette paroisse Notre-Dame au 19° siècle. Pourtant, chez eux, cette vie quotidienne qui n’a rien d’extraordinaire ni d’héroïque va être habitée par cette perception profonde de la présence mystérieuse de Dieu, par cette conviction que nous sommes sous sa Providence, c’est-à-dire que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Cette foi qui les guide s’exprime en une confiance profonde dans cet amour que Dieu a pour nous. Si le Seigneur est là, s’il nous aime, s’il veille sur nous et nous guide, pourquoi avoir peur ? Laissons-nous conduire par lui. Zélie dit : « Quand je pense à ce que le bon Dieu, en qui j’ai mis toute ma confiance et entre les mains de qui j’ai remis le soin de mes affaires, a fait pour moi et mon mari, je ne puis douter que sa divine Providence ne veille avec un soin particulier sur ses enfants ». Qu’en est-il pour nous ? Vivons-nous dans cet accueil de la présence de Dieu en nous ? Demeurons-nous en Dieu comme Lui en nous ? Laissons-nous le Seigneur nous établir dans la confiance et dans la paix ?

Louis et Zélie cherchent à découvrir ce que Dieu attend d’eux et à faire sa volonté. C’est cette recherche qui guide les décisions qu’ils sont amenés à prendre ou leurs actions quotidiennes, dans les grandes comme dans les petites choses. Inviter à faire la volonté de Dieu est également au cœur de l’éducation qu’ils donnent à leurs filles. Ils cherchent à déchiffrer à travers les événements de leur vie ce que Dieu veut leur faire comprendre, pour qu’ils puissent dire « oui », comme la Vierge Marie à l’ange de Dieu. Ils cherchent à faire la volonté de Dieu dans leur vie de couple, dans l’éducation de leurs filles, dans leur vie de famille, dans leur travail professionnel, dans leur vie de paroisse ou d’association. Ils ne font pas de séparation entre une sphère religieuse de leur existence et une sphère profane. Ils savent que c’est toute leur vie qui doit être sanctifiée, qui doit être vécue sous le regard de Dieu. Qu’en est-il pour nous ? Notre vie est-elle toute éclairée par l’Evangile ? A-t-elle ses zones d’ombre ? Ses résistances à l’Esprit ? Profitons du temps de l’Avent pour nous mettre dans la lumière de Dieu. Zélie et Louis cherchent, chacun à leur manière et chacun aux différentes étapes de leur existence, à discerner l’attitude de foi que Dieu attend d’eux. Devant le danger de mort qui guette tel ou tel de leur nouveau-né, devant l’apparition du cancer pour Zélie, celle de la maladie cérébrale pour Louis, ils prient, ils demandent au Père, comme le Christ aux Jardin des oliviers, d’éloigner cette coupe d’eux-mêmes mais ils ajoutent aussitôt comme lui : « que ta volonté soit faite et non la mienne ». Zélie dit à ses filles : « Nous devons nous mettre dans la disposition d’accepter généreusement la volonté du bon Dieu, quelle qu’elle soit, car ce sera toujours ce qu’il peut y avoir de mieux pour nous. ». Ne voyons pas dans ces expressions un quelconque masochisme ou une complaisance sacrificielle morbide. Louis et Zélie cherchent l’attitude juste pour se donner à Dieu et se donner aux autres. Dans sa dernière lettre, adressée à son frère, quelques jours avant sa mort, Zélie écrit : « Que voulez-vous ? Si la Sainte Vierge ne me guérit pas, c’est que mon temps est fait et que le bon Dieu veut que je me repose ailleurs que sur la terre… ». Louis, de son côté, voit partir chacune de ses filles vers la vie religieuse. Il risque de se retrouver seul mais il ne veut pas les garder pour lui. Il vit la situation d’Abraham à qui Dieu demande son fils. Lors de l’entrée de Thérèse au Carmel, à quelqu’un qui lui dit qu’il n’a rien à envier à Abraham, il répond vivement : « Oui, mais, je l’avoue, j’aurais levé lentement mon glaive, espérant l’ange et le bélier. ». Oui, Louis et Zélie Martin veulent suivre le Christ qui prend cette route du don total de soi-même et ils savent dans la foi quelle fécondité contient un tel don.

En contemplant leur vie, nous voyons que c’est bien dans la prière, dans l’Eucharistie, dans une vie ecclésiale régulière et dans une attention très réaliste aux autres, qu’ils puisent, au jour le jour, le dynamisme de leur don de soi. Ils sont ainsi les témoins de la joie, de la vraie joie, celle de croire et de vivre dans le Christ.

Frères et sœurs, nous célébrons ce matin l’Eucharistie du Seigneur. Nous sommes, nous aussi, appelés à nous décentrer de nous-mêmes, à nous tourner vers les autres et à vivre un véritable don de soi. Louis et Zélie Martin nous montrent la route. Qu’ils intercèdent pour nous. Qu’ils nous aident, pendant ce temps de l’Avent, à poursuivre notre marche avec le Seigneur, d’un pas plus résolu.
Amen.

+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux
Evêque de Bazas